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lundi 29 juillet 2013

Japon (II) - Pas de senzu pour les Gaijin

On l'a vu dans le post précédent, le Japon est en plein chambardement économique. Même s'il est encore un peu tôt pour savoir si ces mesures radicales porteront leurs fruits, ces bouleversements chez un des titans de l'économie mondiale auront forcément des répercussions chez nous. Mais au-delà des conséquences, espérons-le positives pour l'Europe et la France, quelles sont les leçons à en tirer pour nous sortir de notre propre ornière ?

La nuit des morts-vivants

Le cas du Japon est clairement intéressant pour l’Europe et la France, car c’est aussi une terre de traditions, avec un modèle social fort, faisant face à une économie mondialisée et au vieillissement général de sa population.

Mais au-delà de ces similitudes sociologiques, l’aspect économique est aussi très pertinent : le déclencheur de la crise à la fois au Japon dans les années 90 et en Europe dans les années 2000 a été un choc financier violent et soudain. Celui-ci a poussé les emprunteurs à réduire leur dette tous en même temps. Or si tout le monde cherche la sortie en même temps, tout le monde n'arrivera pas à franchir le pas de la porte simultanément, surtout qu'en parallèle les épargnants souffrent de la baisse de la valeur de leurs actifs. La conséquence directe de tout ceci est une réduction de la demande et de l'activité économique, qui se traduisent ensuite en un surendettement chronique auquel il est difficile d’échapper.

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Grrr, je suis une banque zombie japonaise. Grrr...
Ce point inquiète les économistes surtout au travers de son impact sur le secteur bancaire au vu de l'histoire récente du Japon. Les banques ont en général deux choix face à l'endettement de leurs clients qui sont de moins en moins en mesure de rembourser leurs emprunts : soit elles reconnaissent immédiatement une perte en se rendant à l'évidence qu'elles ont peu de chances de revoir leur argent, soit elles gardent le prêt sur leurs comptes en attendant des jours meilleurs. Pour les banques japonaises le choix est clair : l'evergreening, le reverdissement permanent, est un procédé par lequel elles reprêtent aux clients défaillants pour les maintenir à flot de façon artificielle. Ceci a en particulier pour conséquence de garder en activité un certains nombres d'entreprises qui sont en pratique en faillite et qui sont surnommées "zombies".

Et ensuite gare à l’effet boule de neige car, dans ce système, les banques sont aussi entre la vie et la mort et ne doivent leur survie qu’à des garanties de l’Etat. Elles ont par conséquent du mal à libérer du capital pour prêter aux entreprises performantes, empêchant donc pour une large part la destruction créatrice, réduisant très fortement le dynamisme de l'économie.

Du Coeuré à l’ouvrage

Fort de ce constat, Benoît Coeuré, le représentant français au directoire de la Banque Centrale Européenne, s'inquiétait dans un discours récent de la réticence des banques européennes à reconnaître leurs pertes face à l'évidence d’une crise qui perdure. Même si cela ne constitue pas le scénario central de la BCE, le risque est important de voir notre système bancaire ressembler de plus en plus à celui du Japon, et ainsi, selon lui, de sombrer dans notre propre Décennie Gâchée.

En pratique, la solution à ce problème est connue : il s’agit de suivre l’exemple de la Suède au début des années 90, et de purger les comptes des banques de leurs actifs dépréciés en les mettant en extinction dans une entité séparée (ce qu'on appelle une bad bank). Suite à cette remise à plat, la Suède a pu retrouver la prospérité durablement. Mais cela demande beaucoup de capital politique pour être mené à bien.

Pourtant, même en résolvant la crise bancaire, on voit que le vieillissement de la population, la préservation du modèle social et l'adaptation à une économie mondialisée trouvent une résonnance claire en Occident. Cela pousse un certain nombre d’économistes à penser qu'il faut suivre voire dépasser l'exemple du Japon, à l'instar de Lord Turner, l’ancien patron du régulateur financier britannique, qui suggère d’aller bien au-delà de l’OMT et de carrément ouvrir les vannes et monétiser la dette des pays de l’UE.

Le jeu des sept différences

Cependant, nous ne sommes pas le Japon, contrairement à ce que l’on pourrait croire au vu de ce qui précède. Nous avons nos propres problèmes, bien particuliers, qui demandent nos propres solutions à composer avec nos propres atouts. Le risque de stagner pour les années à venir est bien réel, mais les différences majeures que l’on va aborder ci-dessous font que nous devons tracer, je pense, notre propre route.

Sur le plan structurel :
  • La crise bancaire en Europe est différente de la crise bancaire japonaise : même si elles ne vont pas bien en général, toutes les banques de l’UE ne sont pas affectées de la même façon. Clairement, les banques espagnoles, irlandaises ou italiennes ne font pas face aux mêmes difficultés que les banques allemandes ou hollandaises. De plus l’assainissement est déjà en cours, avec l’exemple du NAMA en Irlande (qu'on avait décrit ici). Le risque bancaire est donc sérieux, mais il ne faut pas l’exagérer par rapport à l’ampleur du marasme japonais.
  • Le Japon est une économie proche des Etats-Unis de par la place que prend la consommation intérieure dans le PIB1. En première approximation, la relance keynésienne (si elle est bien implémentée) semble y être une solution prometteuse. L’Europe, elle, est organisée pour le commerce, intérieur et extérieur. Face aux déséquilibres entre les économies du Nord et du Sud, et face à notre économie mondialisée, gare à ne pas s’endetter pour relancer en fait l’économie allemande ou chinoise... 
  • Historiquement, l’Europe est depuis toujours un carrefour, tandis que le Japon s’est replié sur lui-même pendant plusieurs siècles, jusqu’à l’ère Meji. Aujourd’hui encore l’Europe est une terre d’immigration,  alimentée par la démographie des pays du Sud, ce qui n’est pas le cas du Japon (même si la situation évolue, en particulier avec l’afflux de travailleurs chinois). Nous avons donc un bien meilleur potentiel de vitalité démographique. 
  • Il existe une dynamique sous-jacente de réforme en Europe, même si le système n’est pas parfait. La Commission Européenne s’attaque aux abus de position dominante, aux chasses gardées et aux monopoles, tandis que l'excès de connivence entre les Etats et certains secteurs est mal vu (mais encore très présent comme on le sait). A l’inverse, le Japon s’oppose par exemple à toute forme d’OPA, ce qui fait que les entreprises sont à l’abri de pressions qui pourraient les forcer à se reformer : elles peuvent donc rester des zombies bien tranquillement.


Sur le plan monétaire et fiscal :

  • La crise a révélé que la zone Euro est pour le moment un ensemble disparate de pays sans cadre institutionnel commun pour faire face à des chocs importants. Sans politique fiscale commune/fédérale, sans projet de vie à part le marché unique, et en se contentant de résoudre les crises comme elles viennent au petit bonheur la chance, tout repose sur la BCE. Mais celle-ci ne peut que nous faire gagner du temps, elle ne peut pas décider à notre place de notre système de gouvernance. Tandis qu’au Japon, la BoJ a les moyens de donner un vrai coup de pied dans la fourmilière au lieu de juste panser les plaies de l’économie. 
  • L’Europe n’est pas un bloc uni d’un point de vue fiscal. L’Allemagne, et occasionnellement la France, empruntent à des taux d’intérêt négatifs (les investisseurs payent pour leur prêter de l’argent) alors que dans le même temps, la Grèce, le Portugal et l’Espagne voient le coût de leur dette s’envoler. Pour pouvoir faire jouer la carte de la relance de façon crédible, il faut aller au-delà des critères de convergence, qui ne suffisent plus à faire croire que tout le monde est logé à la même enseigne… 
  • La BCE semble être plus à l’écoute que la BoJ des derniers développements de la théorie économique. En particulier, Mario Draghi, son président, a récemment annoncé le maintien de taux d’intérêts très bas pour une période prolongée (forward guidance pour les intimes) ou encore la possibilité de taux d’intérêts négatifs, ce dont il n’a jamais été question au Japon.

On va se rattraper sur les haricots verts

Dans le manga Dragon Ball, le personnage principal, Sangoku, reçoit de son maître des senzu, des haricots magiques, qui lui rendent toutes ses forces et guérissent instantanément ses blessures. Cependant, si les Japonais essayent de voir s’il existe un remède miracle à leurs tourments économiques, les points listés ci-dessus laissent à penser qu’il n’y a pas de potion magique pour nous les Gaijin. Il va falloir se creuser la tête pour savoir ce que nous voulons faire.

Le problème de l’Europe est de déterminer comment vivre ensemble alors qu’on est de cultures différentes, comment créer une identité commune par delà les différences de mode de vie. Se focaliser sur les mesures japonaises nous détourne des vraies actions nécessaires, des vrais débats à avoir.

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Chez Economiam, on aime les légumes du monde
La solution passe vraisemblablement par plus d'intégration, au moins dans la zone euro, pour qu'une crise dans un petit pays membre n'affecte pas le reste de façon aussi dramatique que ce qu’on a pu observer. Au Etats-Unis par exemple, les situations fiscales critiques de la ville de Detroit ou de la Californie n’affectent pas le gouvernement fédéral comme la Grèce a pu le faire ici. Ceci est dû en particulier à l’existence de stabilisateurs automatiques, dont exemple l’assurance chômage fédérale, qui sont de fait des transferts des régions riches vers les plus dépourvues. Par ailleurs, la mutualisation de la dette avec l’introduction des Eurobonds serait sûrement un outil très efficace. Cependant, toutes ces solutions doivent se faire en gardant à l’esprit les effets redistributifs, car l’Europe n’est pas encore mûre pour la solidarité à n’importe quel prix.

De plus, comme on l’a dit, il faut aussi renforcer, le cadre institutionnel. L'union bancaire qui devrait entrer en vigueur l’an prochain est un pas dans le bon sens : si elle avait existé avant 2008, les banques irlandaises auraient été contrôlées au niveau européen qui était devenu leur vrai marché et le gouvernement irlandais n’aurait pas été poussé au bord de la faillite. Cela n'évitera pas toutes les crises (comme par exemple avec l'Islande et le scandale Icesave) mais cela rendra plus cohérent le contrôle et ainsi que le processus de liquidation des banques, pour éviter des phénomènes de paniques.

En résumé, nous ne sommes pas le Japon. Il n’y a probablement pas de panacée pour nous, il va falloir accomplir notre numéro d’équilibrisme de notre côté. Mais si l'économie japonaise repart, dans le même temps que les Etats-Unis reprennent pied, cela devrait au moins nous rendre la tâche plus facile...

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Pour plus d'infos, un post du blog d'Un champ à l'Autre, complet et bourré des références : D'une décennie perdue à l'autre


1 Les Japonais exportent bien évidemment beaucoup en relatif, ce qui leur donne cette image d’un pays dont l’économie repose sur les exportations, voir par exemple ces chiffres de la Banque Mondiale.

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