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vendredi 28 juillet 2017

La paresse de la lutte des classes

Le partage de la valeur ajoutée, ça parle aux gens : y'a qu'à voir les réseaux sociaux pendant les élections ! Ce qui rend ce débat si populaire est qu'il résume la lutte des classes en un seul chiffre. Chez Economiam on trouve que c'est un peu simpliste, donc c'est l'occasion d'un petit retour en question sur ce sujet, dont les termes sont rarement bien définis !

Ce qu'on sait vraiment et ce qu'on sait qu'on ne sait pas

  • Qu'est ce que la valeur ajoutée (VA), et qu'est-ce que la part du travail ?
Chacun sa part du gâteau !
Pour ce qui nous intéresse ici, la VA au niveau d'une entreprise peut se définir comme la somme des salaires et de l'excédent brut d'exploitation (EBE). Ce dernier représente approximativement le revenu de l'entreprise une fois ses coûts (salaires, consommation intermédiaire, intérêt de la dette, dépréciation d'actifs...) soustraits du chiffre d'affaire, mais avant impôts1.  La somme de toutes les valeurs ajoutées dans un pays forme le Produit Intérieur Brut (PIB).

On considère généralement que la VA est produite grâce à deux facteurs de productions, le travail (les gens quoi) et le capital (les machines, les brevets,...). Les salaires constituent bien sûr la rémunération du travail, tandis que le reste de la VA est considéré comme la rémunération du capital. On voit alors que la part du travail dans la valeur ajoutée est simplement le rapport entre la somme de tous les salaires divisée par la VA totale (le PIB donc).


Petite note sur la mesure de la VA

Ca a l'air simple présenté comme ça, mais selon ce qu'on met dans chacun des termes, on peut avoir des résultats très différents. D'une part, comme on l'a vu auparavant, le PIB a ses défauts, par exemple sur comment valoriser les services rendus par l'Etat, tandis que pour les comparaisons temporelles, la façon de mesurer l'inflation peut créer de grosses différences. D'autre part, la définition d'un salaire n'est pas non plus évidente. On y inclut généralement les cotisations sociales même si elles ne sont pas un revenu directement perçu, mais c'est clairement un choix conventionnel. Quant aux revenus d'un travailleur indépendant (un médecin généraliste par exemple), comment déterminer ce qui attribuable à son travail d'un côté et à ses outils de travail de l'autre? Moralité, pour dégager des vraies tendances sur l'évolution de la part du travail, il faut réussir à trouver plusieurs mesures concordantes, ce qu'on a essayé de faire pour cet article.

  •   La part du travail baisse-t-elle ?
Oui, selon plusieurs mesures concordantes (ici ou ici), le partage de la VA a eu tendance à évoluer en faveur de la rémunération du capital depuis les années 70 dans les pays occidentaux. Précisons tout de même qu'en France, la part du travail est restée relativement stable depuis la Deuxième Guerre à l'exception d'un pic vers le début des années 80 et que son niveau actuel est sensiblement similaire à celui du début du siècle2.


OK, mais alors quoi ?


  • Est-ce que ça veut dire que les salaires baissent ?
Pas forcément, et même non en pratique en France. Pour le comprendre, clarifions l'écriture du partage de la VA:

fL = w L / VA = w L / ( w L + r K )

Avec fL la part du travail, w le salaire moyen, L la population active, r le rendement moyen du capital et K le stock de capital.

D'un point de vue purement arithmétique, on voit qu'une baisse de la part du travail ne correspond pas nécessairement à une baisse des salaires, par exemple si cette baisse est causée par une augmentation du stock de capital (supposant toutes choses égales par ailleurs).

Alors, évidemment on parle d'économie ici, pas d'arithmétique donc les choses ont tendance à bouger ensemble plutôt qu'en isolation, mais la conclusion reste la même. Notamment, lors d'une crise économique, les salaires ayant une forte inertie à la baisse (voir par exemple Crises et Fluctuations, chap. 5), on voit que les revenus du capital diminuent plus vite que les revenus du travail, ce qui donc a tendance à entraîner une hausse de la part du travail, quand bien même les salaires diminuent.

En pratique, en France, depuis la fin de la Dernière guerre, les salaires réels n'ont cessé d'augmenter. Leur croissance s'est cependant ralentie après le choc pétrolier, avec une cassure nette en 1978 (voir graphique 2 ici). La part des salaires a, elle, cru jusqu'en 1982 lorsque se produit une forte chute au moment du tournant de la rigueur avant de se stabiliser avec une légère tendance à la hausse sans changement dans l'évolution moyenne des salaires (voir Annex B ici).

On voit donc qu'il n'y a donc pas d'équivalence entre baisse de la part du travail et baisse des salaires, ni d'un point de vue théorique, ni même en pratique.


  • Une baisse de la part du travail implique-t-elle une hausse des inégalités ?
Il y a bien un lien empirique entre baisse de la part du travail et augmentation des inégalités, l'OCDE estimant qu'un point de moins dans la part du travail correspond à une augmentation de 1,5 points du coefficient de Gini (voir graphique 6 ici), ce qui est beaucoup vu que le Gini varie entre 0% (égalité parfaite) et 100% (un seul individu s'accapare toutes les richesses). Ceci est notamment lié au fait que les inégalités de revenu du capital sont plus fortes que celles du travail, car la propriété du capital est très concentrée, plus en tout cas que la dispersion des niveaux de qualification 3.

En revanche, il n'y a pas de lien entre niveau des inégalités et part du travail, la Suède ayant par exemple une part du travail beaucoup plus faible qu'en France (60% contre 67% selon les mesures de Karabarbounis et Neiman par exemple) même si elle est plus égalitaire.

Enfin il faut garder en tête que la VA se calcule avant impôt et allocations. Son partage n'est donc que le début l'histoire. La France notamment est l'un des pays qui redressent le plus les inégalités de revenu selon l'OCDE.


Qui gagne quoi

L'opposition traditionnelle entre capital et travail, qui est l'une des raisons de l'intérêt pour le partage de la VA, est très réductrice, et la notion implicite de partage juste est illusoire. Par exemple, la part du travail en France a très fortement augmentée durant la Deuxième Guerre, à cause des très importantes destructions de capital. Est-ce pour autant une victoire du travail ? D'autre part, comme le rappellent Acemoglu et Robinson, cette opposition reflète une vision très occidentale du problème : le partage capital-travail sous l'apartheid en Afrique du Sud, par exemple, est le fruit d'une alliance entre certains travailleurs et certains capitalistes (les blancs et les producteurs de matières premières) contre d'autres catégories de travailleurs et de capitalistes (les noirs et les industriels). Rien de monolithique donc.

L'analyse en revanche est beaucoup plus riche si l'on se rend compte qu'un changement dans la répartition de la valeur ajoutée se traduit par un changement dans le niveau des inégalités, à cause de la répartition de la propriété du capital qui est beaucoup plus inégale que la distribution des revenus du travail.

Nous verrons dans un prochain article pourquoi cette situation existe et quelles solutions y apporter (selon deux axes principaux, l'imposition et l'incitation à l'épargne).


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1. La VA est définie de manière très précise par les impôts (qui prélèvent la Taxe sur la Valeur Ajoutée, la TVA). On se permet de s'abstraire de certaines technicalités pour rester concis.

2. On notera que le partage de la VA n'est pas constant dans le temps, contrairement aux principes énoncés par l'économiste britannique Nicholas Kaldor dans les années 50 ou encore aux hypothèses de modélisation de la fonction de production de Cobb-Douglas traditionnellement enseignée.
3. Si on suppose que ces derniers sont les principaux determinants des revenus du travail .

mardi 13 juin 2017

Un petit Ricardo pour l'apéro ?

A l'occasion des deux cent ans des débuts théoriques du libre-échange, le vecteur de cette mondialisation honnie, et pour approfondir le post récent, on procède à un petit rappel du concept d'avantage comparatif (ainsi que de quelques jeux de mots de qualité moyenne vus sur ce site).

Tu sais pas qui ? C'est Ricardo !

Ce bon vieux Ricardo, qui s'était caché
sur une île pendant tout ce temps !

L'anecdote est devenue célèbre (enfin, du moins parmi les économistes) : mis au défi par un mathématicien de citer un mécanisme économique qui correspondait à la réalité sans pour autant être une banalité, l'économiste américain Paul Samuelson cita la théorie de l'avantage comparatif. Cette dernière, énoncée par Ricardo au XIXe siècle, prédit que les pays ont intérêt à se spécialiser dans les productions où ils sont plus efficaces. Il faut aussi bien comprendre que cet avantage est dit comparatif non seulement par la comparaison entre deux pays mais aussi entre deux industries au sein d'un même pays. 


Dans l'exemple canonique (qui fleure bon le XIXe siècle), on considère les échanges commerciaux entre l'Angleterre et le Portugal, qui sont supposés chacun produire du vin et du tissu. C'est parce que l'Angleterre est plus efficace à produire du tissu par rapport à produire du vin et qu'à l'inverse le Portugal est plus efficace à produire du vin que du tissu, que ces pays devraient rationnellement se spécialiser dans le tissu et le vin respectivement, et s'approvisionner chez l'autre pour la quantité manquante.

Illustrons ceci par un exemple chiffré : supposons que chaque travailleur portugais et anglais produit les quantités suivantes de vin (en hectolitres) et de tissu (en m
ètres), en situation d'autarcie, c'est-à-dire en l'absence de commerce international :
Pays/Produit Vin Tissu
Portugal 4 8
Angleterre 2 7

Ici le Portugal a un avantage absolu à la fois dans la production de tissu et de vin, car il produit les deux biens pour moins cher que l'Angleterre (
à salaire égal). Par ailleurs, le Portugal a aussi un avantage comparatif dans la production de vin car chaque travailleur produit 4 / 8 = 0,5 unités de vin pour chaque unité de tissu, alors que l'Angleterre produit seulement 2 / 7 = 0,29 (arrondi). Une autre façon de le voir est de penser qu'une unité de tissu vaut 0,5 unités de vin au Portugal et 0,29 en Angleterre, donc qu'elle vaut plus cher au Portugal qu'en Angleterre, et qu'ainsi l'Angleterre a un avantage comparatif dans la production de tissu.

Par conséquent, dans la théorie de l'avantage comparatif, Ricardo affirme que, en situation de libre-échange, le Portugal a intérêt à se spécialiser dans la production de vin, malgré le fait que ce pays soit capable de produire les deux marchandises pour moins cher que l'Angleterre. Pour enfoncer le clou, il faut donc bien noter l'intuition la plus importante ici : la spécialisation des pays en situation de libre-échange n'est pas nécessairement la conséquence d'un avantage absolu.

Le raisonnement est le suivant : en situation de libre-échange, le Portugal a le choix d'échanger tout ou partie de sa production de vin contre du tissu anglais, ou de tissu contre du vin anglais. En supposant que le prix mondial d'échange de vin contre du tissu s'établit disons à 0,4 (ou n'importe quelle autre valeur entre 0,29 et 0,5), le Portugal peut échanger chaque unité de vin contre 1 / 0,4 = 2,5 unités de tissu au lieu de 1 / 0,5 = 2 unités auparavant. De même l'Angleterre peut obtenir 0,4 unités de vin par unité de tissu contre 0,29 auparavant. Il est donc logique pour le Portugal de se spécialiser dans la production de vin et pour l'Angleterre de se consacrer exclusivement à la production de tissu. On voit aussi que le libre-échange a ici un effet identique à celui d'une nouvelle technologie : suite à l'ouverture commerciale, les travailleurs portugais "produisent" plus de tissu à quantité de travail égale. C'est comme si un nouveau métier à tisser les avait rendus plus productifs.

Simple, non ?

On explique en général ce mécanisme aux étudiants qui débutent en économie. La simplicité et l'ingéniosité de cette théorie convainquent alors la plupart des bienfaits du libre-échange.

De plus, le modèle est généralisable à plus de facteurs et plus de secteurs (les plus matheux pourront s'intéresser à ce papier d'Arnaud Costinot du MIT ou encore celui-ci d'Eaton et Kortum) ce qui le rend relativement adaptable pour l'utiliser dans des représentations plus complexes. Enfin, la théorie de l'avantage comparatif a une certaine validité empirique comme l'ont démontré Arnaud Costinot et Dave Donaldson en 2012 (et voir ici pour de plus amples explications en français).

Ricardo a donc tout pour plaire et constitue la pierre angulaire de la foi des économistes dans le libre-échange. Cependant, cette foi se heurte à l'opinion du reste de la population, pour qui le libre-échange et plus généralement la mondialisation sont sans équivoques des sources de problèmes (voir le post précédent).

Dans l'exposition classique que nous avons illustrée ci-dessus se cachent certaines hypothèses, dont le relâchement, s'il ne remet pas en cause le concept d'avantage comparatif, permettent de raffiner l'analyse des conséquences du libre-échange. Ces hypothèses sont principalement :

  • Concurrence pure et parfaite
  • Analyse statique et donc absence d'interactions stratégiques
  • Travail comme unique facteur de production, et capital humain homogène

Si les deux premiers points ont leur importance et implications propres (économies d'échelle, rôle de l'Etat...), c'est principalement le troisième qui permet de mieux discerner le malaise qu'engendre le libre-échange, notamment sur son aspect le plus fort, celui de la redistribution des richesses. En effet, si tout le monde est égal devant le libre-échange (tous salariés et pas de différence de compétences), tout le monde voit sa situation s'améliorer de la même façon lors de l'ouverture au libre-échange. Or, en ajoutant le capital dans le mix productif et/ou en différenciant entre travailleurs qualifiés ou non, il se trouve que l'ouverture au libre-échange fait que le facteur relativement plus abondant y gagne, tandis que le facteur plus rare y perd. Appliqué aux économies développées, cela veut dire que le capital voit ses revenus augmenter au détriment du travail non qualifié (voir notamment l'effet Stolper Samuelson). Et ce quand bien même la richesse totale augmente...



On conclut ici comme on a ouvert le post : l'avantage comparatif est un concept non-trivial. La preuve s'il en est, nos amis de Dessine-moi l'éco se sont plantés sur leurs explications (il faut considérer les rapports de productivité et non les différences) ! On espère cependant que cette petite discussion aura permis à certains d'y voir plus clair !

samedi 15 avril 2017

CETAcé dit la baleine !

Le libre-échange est-il partout et en tout lieu un bienfait pour les peuples ? Est-il à l'inverse l'incarnation finale du capitalisme dans son expression la plus rapace ? Quand on en parle dans les médias ou en société, il semblerait que les termes de l'alternative ne puissent se poser qu'en mettant les extrêmes face-à-face. Comme on aime bien la subtilité chez Economiam, retour sur un sujet qui passionne les foules à l'approche de la présidentielle 2017.

This is all your fault !

Le libre-échange, oui mais avec Justin !
C'est un thème qui revient de façon sempiternelle : le libre-échange n'a décidément pas bonne presse à l'approche d'élections. Celui-ci est un système économique dans lequel les biens et services peuvent être importés et exportés entre pays, sans restriction, et notamment sans barrières douanières. Du technico-technique donc, qui devrait être assez loin des préoccupations de tous les jours. Cependant il s'agit là d'un sujet qui fait entrer en transe la gauche et l'extrême-droite, et qui fait bégayer les candidats de droite et du centre, comme récemment lors de la signature du CETA (traité de libre-échange avec le Canada).

Parmi les cinq principaux candidats à l'élection présidentielle, Hamon, Mélenchon et Le Pen sont sans ambiguïté contre une extension du libre-échange, tandis que Macron est probablement le seul ouvertement en sa faveur. Quant aux hésitations de Fillon, on peut supposer qu'elles sont tactiques, un peu comme celles d'Hillary Clinton lors de la récente candidature à la présidence des Etats-Unis, elle qui, en tant que ministre, soutenait le TAFTA (traité de libre-échange entre l'Europe et les États-Unis) avant de le renier une fois endossé son costume de candidate. 

Historiquement, le protectionnisme, c'est-à-dire l'opposition au libre-échange, l'emporte plutôt en période de crise, comme Hitler et sa politique d'autarcie dans le sillage de la crise de 1929, ou encore le Smoot Hawley Act au même moment aux Etats-Unis. 

Cependant, même si la dernière crise est bel et bien passée, tout le monde ne s'en est pas sorti de la même façon ce qui expliquerait l'élection de Donald Trump, le Brexit ou encore les scores cumulés d'Hamon, Le Pen et Mélenchon... La faute à qui ? A la mondialisation et au libre-échange il paraît ! 

Vous n'aurez pas ma liberté d'échanger 


Il faut pourtant bien rappeler quelques faits établis concernant le protectionnisme, car celui-ci : 
  • Erode le pouvoir d'achat, à la fois directement (bloquer le made in China augmenterait à coup sûr nos dépenses, de l'habillement à l'électronique en passant par l'ameublement - voir ici pour quelques ordres de grandeur sur la consommation de produits importés) et indirectement (en permettant l'allocation de ressources à des secteurs peu compétitifs) 
  • Protège les rentes des entreprises plutôt que l'emploi. C'est donc aussi une source de lobbying voire de corruption 

On voit donc que les propositions de Le Pen, Mélenchon et Hamon ne sont pas aussi clairement en faveur des classes moyennes et populaires qu'elles prétendent protéger, ni en opposition avec les lobbys qu'elles disent attaquer. 

De plus, d'un point de vue politique voire philosophique, le libre-échange est conçu comme un vecteur de prospérité économique partagée et donc de paix, ce que l'on retrouve dans les mots des pères fondateurs de l'Europe. C'est notamment pour ces raisons que le libre-échange figure en bonne place parmi les programmes de reconstruction d'après-guerre, dont la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier (CECA), ancêtre de l'Union Européenne, ainsi que le General Agreement on Tariffs and Trade (GATT) instauré dans le cadre des accords de Bretton Woods, notamment à l'initiative de Keynes

Un éléphant ça trompe énormément


Cependant, les mutations économiques induites par le libre-échange modifient radicalement le tissu économique d'un pays, ce qu'économistes et politiciens mainstream ont semble-t-il décidé d'ignorer au moment de s'engager dans une libéralisation toujours plus grande du commerce mondial : 
  • Le libre-échange, et plus généralement la mondialisation, seraient pour une large part responsable du transfert des emplois industriels des pays développés vers les pays émergents, notamment la Chine. Comme le montrent David Autor et ses co-auteurs, l'entrée de cette dernière dans l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 2001 aurait contribué à un cinquième du déclin des emplois manufacturier aux Etats-Unis jusqu'à aujourd'hui. Qui plus est, selon certains économistes, cette désindustrialisation est en partie responsable de la stagnation voire de la diminution des revenus des classes moyennes inférieures dans les pays développé
  • Les traités de libre-échange se font au détriment des pays émergents, qui perdent leur souveraineté et ne peuvent pas protéger leurs industries naissantes. Ceux-ci perdent aussi des revenus fiscaux importants qu'ils peinent à remplacer quand les structures de gouvernance ne sont pas en place pour prendre le relais (voir par exemple cette étude de Julia Cagé et Lucie Gadenne) 
  • Les accords internationaux imposent aussi une normalisation (pour permettre des règles équitables entre pays) qui sont parfois une course au moins-disant, en particulier environnemental 

Si les points ci-dessus sont encore contestés par certains, on peut voir que la plupart s'appuient sur des analyses d'économistes réputés, traduisant un changement dans l'approche de la profession par rapport au libre-échange. 

Quant aux nouveaux traités tout juste signés (CETA avec le Canada) ou en cours de négociation (TAFTA avec les Etats-Unis), il est probable, comme l'avance l'économiste Dani Rodrik, que les gains attendus soient marginaux étant donné que la libéralisation est déjà bien avancée entre ces blocs. D'autant plus qu'on nous jette beaucoup de chiffres à la figure dans les discussions sur ces traités, comme autant de poudre aux yeux. Chez Economiam, on a l'impression que les modélisations utilisées sont relativement limitées dans la mesure où il est difficile d'étudier plusieurs marchés simultanément, ainsi que l'impact sur l'économie dans son ensemble. Et l'analyse semble tout aussi ardue pour les accords précédemment mis en place lors des tours successifs de négociation de l'OMC (voir par exemple cette étude exhaustive). 

Psychologie du libre-échange

Qu'on se le dise, il est très clair pour la plupart des économistes que le libre-échange a des effets redistributifs très importants. Mais cependant, il n'est pas sûr qu'ils aient pris le temps d'expliquer ces subtilités aux décideurs politiques. De plus l'enseignement sur ce sujet semble biaisé, avec une intuition construite notamment sur les théories de Ricardo (où il n'y a pas d'effet redistributif), et avec une force de conviction frappante en faveur du libre-échange, comme par exemple dans le livre de cours de Krugman et Obstfeld

Par ailleurs, l'argument de la paix par la prospérité a été malheureusement exagéré. Par exemple, dans son livre La terre est plate, emblématique de l'état d’esprit des années 90 et 2000, le journaliste Thomas Friedman en veut pour preuve que jamais deux pays où MacDo s’est implanté ne se sont déclaré la guerre, thèse depuis invalidée par le conflit entre la Russie et la Géorgie. Et plus fondamental encore, il faut bien se rendre compte que le monde de la Belle Époque était un monde très ouvert, plus que par exemple celui des Trente Glorieuses, sans que cela n'empêche la Première Guerre Mondiale, l’une des plus grosses boucheries de l’histoire de l’humanité. 

Quant au reste de la population, il subit ce qu'on va appeler ici l'effet Merci Patron !, ou de saillance pour le vrai terme technique. En effet les gains mentionnés ci-dessus sont individuellement petits et diffus tandis que les coûts sont supportés par des groupes plus restreints. Et par rapport à la perte d'un emploi quand une usine se délocalise, il est clair qu'on s'en tamponne des T-shirts pas chers

Revenir en arrière est toujours une possibilité, mais chez Economiam on pense que cela ferait coup double sur les perdants du libre-échange, qui commencent par perdre leur emploi avec la libéralisation, avant de voir le renchérissement des importations dû au retour du protectionnisme grignoter leur pouvoir d'achat, sans pour autant que cela leur garantisse de retrouver un emploi. Mais on peut quand même temporiser sur les nouveaux traités, dont, on l'a dit, l'effet agrégé est probablement marginal, en attendant de mettre en place les mesures compensatoires qu'on propose ci-dessous. On pourrait même, au niveau national, conditionner la signature de nouveaux traités par la France à l'évaluation de leur impact sur l'emploi ainsi qu'à la mise en place de mesures de retour vers l'emploi des perdants. 

Pour ce faire, il faut d'une part forger un changement de mentalité des décideurs de demain en insistant beaucoup plus dans leur formation sur les dommages collatéraux qu'occasionne la recherche de l'efficacité économique de long terme. D'autre part, il faut des mesures d'accompagnement (sur la formation et l'assurance chômage) de même que des mesures de compensation (formule pollueur-payeur pour les fermetures d'usine) face à cette destruction créatrice accélérée.

Pour conclure, de la même façon que le capitalisme des XIXe et XXe siècles avait besoin d'être sauvé (par Keynes) pour survivre après la crise de 1929, la mondialisation et le libre-échange ont besoin de se réinventer pour continuer de permettre l'existence d'un monde ouvert et prospère.

jeudi 30 mars 2017

La Gauche est-elle Frontiste ?

La réponse est bien sûr non. Mais ce titre provocateur traduit cependant une réalité inquiétante : médias et intervenants de Gauche s'attaquent relativement peu à Marine Le Pen alors qu'approche le premier tour de la Présidentielle.

Osons causer, sélectivement

Les conséquences d'un vote pour Le Pen ne sont que trop rarement analysées par la Gauche dans cette campagne depuis début 2017 :
Une bonne bouille
  • La chaîne Youtube "Osons Causer" se fend de deux vidéos sur Macron ou Fillon (avec le soutien de Médiapart), mais aucune sur Marine Le Pen. Celle sur "Macron, le candidat de la finance", met un avant un livre titré Les candidats du système, reprenant ainsi indirectement les thèmes complotistes du FN (sans préjuger du contenu réel du livre).
  • Les Économistes Atterrés ont immédiatement publié une note d'analyse sur le programme de Macron en mars mais rien sur celui de Marine Le Pen.
  • Frédéric Lordon a une vidéo de février sur "Macron l'hydroponique" mais rien de récent sur Le Pen
  • Quant à Médiapart, on ne peut pas dire qu'ils soient silencieux sur Le Pen, mais à mon sens, mettre sur un même pied le lien de Macron avec le monde des affaires et les affaires judiciaires de la présidente du FN me semble de mauvaise foi. D'autant que le choix de titre d'une de leurs interviews récentes "Marine Le Pen n'est pas libre" pourrait maladroitement générer de la sympathie pour la candidate frontiste.

Cette liste n'a rien d'exhaustif et il y a bien sûr des exceptions mais on pense chez Economiam qu'elle est représentative.

La xénophobie n'est pas une valeur de Gauche

Certains mettent dos-à-dos les programmes économiques de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Ce n'est pas ce qu'on pense chez Economiam car, même si ils se rejoignent sur nombres de points (rejet du libre-échange, relocalisation de la production...), les motifs comptent : le programme de Le Pen est clairement guidé par la peur et le rejet de l'autre, tandis que celui de Mélenchon prend garde à la tolérance. Et je ne pense pas qu'un vrai gauchiste puisse être en aucun cas raciste ou xénophobe, c'est quasiment antithétique. Il n'y a qu'à voir les prises de position de Mélenchon sur la déchéance de nationalité ou récemment sur la clause Molière. Et puis Lordon et Médiapart étrillent régulièrement Le Pen.

Malgré cela, pourquoi cet angle d'attaque dans la dernière ligne droite avant le premier tour ?

Un argument mis en avant est que Macron (et à plus forte raison Fillon) serait un marchepied pour le vote FN. Mais si on croit à ceci, il faut quand même prendre les choses dans l'ordre et s'attaquer au FN en premier lieu, puis ensuite au marchepied !

Ainsi, chez Economiam, on suspecte que ce silence s'explique en partie par le même entre-soi sociologique qui a fait que le Brexit et Trump ont été des surprises (pour certains), notamment les grands médias. Quand toute source de réflexion provient des mêmes catégories socio-professionnelles (supérieures), démographiques (urbaines), forcément on perd un peu en recul. Et ça donne l'impression que certains s'accommoderaient mieux de la candidate du premier parti parmi les ouvriers et les jeunes, que d'un candidat ouvert sur le monde mais libéral...

Alors, pour les gars d'Osons Causer, à quand une vidéo pour démonter le Grand Remplacement ?

dimanche 19 février 2017

Les pronos de la Présidentielle

A un peu plus de deux mois du premier tour d'une élection qui s'annonce dans tous les cas tonitruante, Economiam se mouille et dévoile ses pronostics pour la Présidentielle. La prémisse de ce post est la suivante : les sondages ne sont plus crédibles, mieux vaut avoir recours à la bonne vieille méthode du doigt mouillé ! 

On se base sur les points chauds suivants : 
J'l'avais pas vu venir celui-là !
  • Penelopegate (ou de l'abus de -gate) mais François Fillon est un catho, clairement toute cette histoire est une attaque contre les valeurs chrétiennes, donc vaut mieux s'accrocher
  • Macron n'est pas gay, et tous les cars Macron n'ont pas fait faillite mais sa femme a vingt ans de plus, et il est trop jeune, et c'est un ancien banquier 
  • Mélenchon plaît toujours autant aux bobos, mais pas trop aux métallos 
  • Le FN est le premier parti ouvrier et premier parti pour les jeunes mais ça ne fait pas tout un peuple 
  • Hamon ça sent le Mélenchon, mais qui se traîne l'aile droite du PS 

Bref, tout ça mis bout à bout, ça donne : 
  1. Fillon président 
  2. Marine au second tour 
  3. Macron qui joue son va-tout mais rate la marche, en troisième 
  4. Mélenchon qui plafonne en 4e, à cause du manque de bobos 
  5. Et enfin le PS qui se crashe avec son grand timonier Hamon en 5e position 

A dans trois mois pour les tomates (ou les lauriers) !

dimanche 16 octobre 2016

Cinq jours par semaine

C'est sûr, en France, on ne glande rien, surtout du point de vue de nos camarades britanniques. Plus sérieusement, la question du temps de travail est l'une des lignes de clivage conventionnelles dans la politique française : à l'approche de la Présidentielle 2017, retour sur cette semaine de 35 heures que la droite veut détricoter et que la gauche veut sanctuariser.

Travailler moins pour gagner plus ?

On rappelle souvent que dans les années 30, Keynes projetait que la semaine de travail diminuerait au point de durer à peine 15h d'ici à 2030. A 14 ans de l'échéance, le monde du travail en France ne ressemble pas à ce qui était attendu : certains travaillent trop et ne peuvent prendre tous leur congés, d'autres sont fondamentalement insatisfaits de leur boulot, et une trop large proportion est sans emploi de façon persistante. Qu'auront donc apporté les 35h pour réaliser la vision de Keynes? Et faut-il les détricoter ou les sanctuariser ?

D’abord rappelons le principe simple qui a motivé la mise en place des 35 heures : si on suppose qu'il y a un stock d'heures travaillées fixe en France, alors la réduction de la durée maximum du travail permettrait de partager ces heures avec les sans-emplois. Pour illustrer ceci, si une entreprise a besoin d'employer 100 heures de main d'œuvre, elle peut, à l'extrême, soit employer une personne 100h ou employer 100 personnes une heure chacune. Pour un bon résumé de cette vision, voir ici.

Homo economicus des 35h
Malheureusement cette vision est un poil simpliste ne tient pas compte de la façon dont les entreprises et les travailleurs vont modifier leur comportement face à changement de règle.



En effet, il y a un certain nombre de frictions auxquelles se heurtent cette théorie :
  • Premièrement, la productivité n'est clairement pas figée, c'est-à-dire que pour une quantité d'heures données, la production d'un même travailleur ne sera pas toujours la même. En effet, la productivité peut varier de façon temporaire (selon la motivation de l'employé ou encore selon le carnet de commande de l'entreprise), ou bien changer de façon permanente (avec par exemple l'évolution des procédés de fabrication). C'est ce qu'on appelle la marge intensive.
  • Ensuite, la durée légale du travail en France n'est pas un maximum absolu, mais plutôt un seuil de déclenchement des heures supplémentaires. Par conséquent, divers mécanismes (heures supplémentaires, congés non pris...) font que nombre de gens travaillent normalement plus de 35h1. C'est ce qu'on appelle la marge extensive.
  • En poussant la logique à son extrême, vu que le taux de chômage s'exprime par rapport à la population active (c'est-à-dire l'ensemble des personnes qui ont un travail ou en recherchent un), on pourrait aussi aussi attaquer le problème en réduisant la taille de cette dernière. Mais ceci nous amène à des considérations erronées telles que "les étrangers prennent les jobs des français" ou "les femmes devraient rester à la maison car elles prennent les emplois des hommes". En effet, il y a un effet global, dans lequel le travail crée de la richesse qui crée de l'emploi et ainsi de suite, qui fait que ce genre de réflexion de premier ordre n'a pas de sens.
  • Il y a aussi d'autres considérations plus marginales mais tout aussi concrètes. Par exemple, dans l'illustration que nous avons utilisée plus haut, gérer cent employés n'est pas pareil que d'en gérer un seul. Il y a donc une augmentation des coûts de gestion du personnel qui est un frein au partage strict du travail. Et par ailleurs, la répartition des horaires de travail peut être envisagée pour des tâches qui peuvent être découpées (travail à la chaîne) ou substituables (caissier, call center). Mais sur des missions de projets, par exemple en informatique, dans le relationnel ou dans le management (vous imaginez un chef différent chaque jour de la semaine?), il faut de la continuité sinon il y a clairement une perte d'efficacité et de qualité qui est là encore un frein au partage du travail.
Ainsi la théorie économique mainstream, qui essaye de tenir compte des facteurs ci-dessus, prédit qu'il n'y a rien d'automatique à la réduction du chômage suite à une réduction de la durée légale du travail, à cause de l'adaptation des comportements des entreprises et des travailleurs à leurs nouvelles contraintes.

La pratique des 35h

Nous avons jusqu'ici tracé à grands traits certains facteurs qui peuvent entraver la réalisation parfaite du partage du temps de travail dans le but de réduire le chômage. Examinons maintenant quelles ont été les conséquences du passage de la semaine de 39h à celle de 35h, en rappelant tout d’abord quelques faits :

  • Dans de nombreux cas (au moins pour les employés en CDI), la réduction du temps de travail ne s'est pas traduite par une réduction des salaires. C'est le fameux concept des 35 heures payées 39. Ceci devrait logiquement avoir un effet négatif sur l'emploi en raison de l'augmentation du coût du travail.
  • La mise en place des 35h s'est accompagnée de réductions de charges patronales sur les bas salaires et de limitations sur les heures supplémentaires, ce qui est censé avoir un effet bénéfique sur l'emploi
  • Les négociations collectives ont mené à l'adoption accrue de dispositifs de flexibilisation du travail tels que le Compte Epargne Temps, le forfait cadre et la modulation de la durée du travail, ce qui est aussi censé avoir un effet bénéfique sur l'emploi
Mises bout à bout, ces mesures ont eu un impact estimé entre 320 et 350 000 emplois créés, qui seraient principalement attribuables aux allègements de charges et à la flexibilité accrue, même si la modération salariale lors de la décennie qui a suivi l'entrée en application de la loi a dû atténuer certains effets négatifs initiaux. Il semblerait donc que dans l'ensemble, la théorie de la réduction du chômage par la réduction du temps de travail soit bel et bien une vision simpliste qui néglige des facteurs importants. Ceci est aussi cohérent avec l'expérience internationale.


Un choix de société

Par conséquent, chez Economiam, vu l'impact plus qu'ambigu des 35h sur le chômage, on pense que c'est avant tout un choix de société sur le temps que nous voulons passer au travail. Certes, les économistes prennent position, comme Artus, Cahuc, Zylberberg dans leur rapport au Conseil d'Analyse Economique : « ce rapport préconise que la législation du temps de travail en reste à ces deux objectifs originels : protéger les travailleurs [de l'exploitation] et favoriser la coordination des emplois du temps. » Mais le choix de savoir combien de temps nous devons travailler reste profondément entre nos mains comme le rappelle Jean Tirole dans son livre récent Economie du bien commun : « Entendons-nous bien : les économistes ne prennent jamais parti sur la question de savoir si l’on devrait travailler 35, 18 ou 45 heures par semaine. Il s’agit là d’un choix de société…et des personnes concernées. »

Il faut cependant bien garder à l'esprit que ce choix doit mettre en balance ses coûts et ses avantages. Au rayon des avantages, on pourrait envisager un idéal à la Piketty comme dans son livre Le Capital au XXIe siècle, dans lequel le temps libre permet de se consacrer à son édification personnelle et à sa santé. Ca sonne complètement bobo Rive Gauche mais il y a là quand même un point important : celui de l'insatisfaction au travail. Clairement, certaines personnes travaillent trop, tandis que le chômage de masse crée pour d'autres de l'anxiété et les pousse dans des jobs qu'ils détestent. On pourrait espérer que le choix collectif de passer moins de temps au travail augmente le bien-être général d'une part, et qu'il y ait moins de démotivation et donc augmente la productivité d'autre part. Mais il y a pourtant bien des coûts à choisir de travailler moins et de partager le temps de travail :

  • En premier lieu, il y a souvent beaucoup de pression au travail car les travailleurs (souvent des cadres ici) disposent de moins de temps pour effectuer les mêmes tâches.
  • Ensuite, si l'on tient compte du désir de la majorité des français de travailler moins, on voit que la réduction du temps de travail mène naturellement à la réduction du nombre global d'heures de travail (et non simplement à sa redistribution à niveau constant, qui est la prémisse que nous avons suivie jusqu'ici). Mais il faut alors voir que moins de travail veut dire moins de revenus à productivité constante. Pour maintenir notre niveau de vie et notre position dans le monde (dont on entend beaucoup les gens se plaindre), il faut alors choisir des politiques économiques en conséquence, pour essayer d'augmenter la productivité pour compenser la perte de revenus. Cela suppose:
    • Soit d'augmenter l'intensité du travail mais donc potentiellement le stress au travail comme nous en avons parlé
    • Soit de monter en gamme, mais il faut alors augmenter le niveau de formation de l'ensemble des travailleurs et donc un programme ambitieux de formation initiale et continue
Pour conclure, chez Economiam on pense que les prédictions de Keynes ne pourront se réaliser que si l'on poursuit une politique cohérente avec nos choix de société. On peut travailler 35h, mais il faut le faire bien, et ça ne sera pas de tout repos !

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1. On trouvera une exposition plus longue de ces deux premiers points dans ce rapport d'Artus, Cahuc et Kramarz

mardi 4 octobre 2016

Coase-ons un peu de la loi travail


On a bien rigolé sur la branche professionnelle des guides amazoniens et ses six membres de même que sur l'unique membre de la branche des salaisons de morue du canton de Fécamp mais c'est l'arbre qui cache la forêt (amazonienne). La loi El Khomri se veut une loi de modernisation du travail en France. Or son contenu ainsi que les débats qu'elle suscite se fixent sur une organisation sociale qui appartient plus au monde perdu des Trente Glorieuses qu'au XXIe siècle.

Le monde d'antan

Le système de protection sociale français a été bâti dans un monde bien différent de celui d'aujourd'hui, un monde dans lequel le salariat était la principale relation entre travailleurs et entreprises1, et que l'on supposait se maintenir à vie. La réforme du code du travail, dite loi El Khomri, se fonde pour une large part sur ce paradigme, pérennisant par la réforme de nombreux aspects de cette organisation.

De prime abord, cela semble raisonnable, les chiffres de l'Insee montrant qu'aujourd'hui encore 90% des travailleurs sont des salariés, proportion qui est plutôt stable depuis les années 80. Nous allons cependant nous avancer un peu et émettre l'hypothèse qu'il y a une tendance de fond à la diminution de l'emploi salarié en France.

Salarié ou auto-entrepreneur ?

Mais pourquoi les entreprises ?

Pour comprendre ceci, nous devons nous poser une question fondamentale : pourquoi organise-t-on le travail par le biais des entreprises ? Celui qui s'est le premier posé la question est l'économiste britannique Ronald Coase (Prix Nobel d'économie en 1991) dans un article de 1937 intitulé "The Nature of the Firm". Il y constate qu'il n'y a rien d'évident à ce fonctionnement centralisé, avec un noyau auquel se rattachent les employés ainsi que différentes fonctions productrices et de support. Par exemple une entreprise pharmaceutique va en général se composer de laboratoires pour y développer des nouveaux médicaments, d'usines pour les produire, d'un département des ressources humaines pour gérer les effectifs, etc. A l'inverse, Uber ne possède pas de voitures et n'emploie pas ses chauffeurs directement. Ainsi pour Coase, les entreprises vont effectuer en interne les fonctions qu'il serait moins efficaces de sous-traiter.

On peut alors interpréter les conséquences des règles très prescriptives du Code du Travail français à l'aune de cette intuition. La prémisse est que les entreprises vont naturellement recruter un salarié quand il est profitable pour elles de le faire, c'est-à-dire quand l'accroissement de chiffre d'affaires fait plus que couvrir les coûts d'embauche. Ce calcul doit tenir compte des conditions futures et notamment, il est possible que l'entreprise doive conserver un emploi du fait de la protection sociale alors même qu'elle ne trouve plus profitable. Le manque de flexibilité représente donc un coût, que les entreprises vont chercher à diminuer en entrant dans des relations contractuelles plus souples avec leur force de travail, par exemple en utilisant des prestataires (comme c'est souvent le cas dans les entreprises et dans les banques) ou une forte proportion de Contrats à Durée Déterminée (CDD). Ceci est bien sûr à mettre en équilibre, selon la logique de Coase, avec les effets négatifs d'une externalisation de l'emploi car avoir une main d'œuvre salariée permet de la fidéliser et de maintenir un savoir-faire, ce qui peut être plus rentable sur le long terme qu'une rotation permanente de travailleurs temporaires.

Dualité

Or le recours à cette flexibilité pose problème car les travailleurs qui ne sont pas en Contrat à Durée Indéterminée (CDI) ne bénéficient pas des mêmes droits et garanties que les autres. Les situations des travailleurs flexibles ne se ressemblent pas toutes mais on peut envisager un certains nombres de cas qui démontrent globalement cette inégalité de statut. On s'attend à ce qu'un travailleur flexible :


  • Subisse des variations de revenus beaucoup plus importantes selon sa capacité à trouver des missions (comme c'est le cas de beaucoup de jeunes peu qualifiés)
  • Subisse un déficit de formation du fait du manque de continuité dans l'emploi (comme par exemple une personne qui enchaînerait des CDD au petit bonheur la chance)
  • Ne bénéficie pas des mêmes droits aux chômage et à la retraite, soit à cause du manque de portabilité des droits d'un emploi à l'autre, soit parce que la responsabilité des cotisations est entièrement à sa charge (dans le cas des entreprises unipersonnelles), contrairement au côté automatique du CDI
  • Ne bénéficie pas des indemnités de licenciement (quand un emploi est détruit lorsque le CDD se termine, ou parce qu'un contrat de sous-traitance avec un auto-entrepreneur n'est pas renouvelé)
  • Ne bénéficie pas en pratique des congés maternité ou paternité
On pourrait continuer la litanie à y remplir plusieurs posts. Mais fondamentalement, ceci nous amène donc à cette question : comment assurer les mêmes droits aux travailleurs flexibles par rapport aux autres qui sont salariés en CDI ?

On propose !

Ce phénomène de differentiation entre travailleurs est ce qu'on appelle la dualité du marché du travail. Pour y remédier, certains économistes (et non des moindres) suggèrent une refonte complète du système actuel pour mettre en place un contrat de travail unique. Ce type de contrat ne fait plus la différence entre CDD et CDI car il peut être terminé à tout instant par l'entreprise pour raisons économiques, en contrepartie de la mise en place de mécanismes d'incitation au maintien dans l'emploi.

Chez Economiam, on pense que cette proposition ne résout pas le problème de la protection sociale des prestataires (encore une fois, pensez aux chauffeurs d'Uber qui ne sont pas salariés et n'entrent pas dans le cadre du contrat unique) et qu'elle constitue un bouleversement trop grand pour pouvoir être mise en place de façon réaliste. Pour suivre notre fil conducteur qu'est Coase, on propose ici d'inciter les entreprises à internaliser le travail, en d'autres termes à salarier ses travailleurs. Ceci s'effectue d'une part en baissant le coût du CDI et d'autre part en renchérissant le coût du recours à la flexibilité. Concrètement, on propose les actions suivantes :

  • Appliquer le principe pollueur-payeur (dont on a parlé ici), c'est-à-dire de pénaliser les entreprises qui licencient ou ont beaucoup recours à des contrats temporaires et/ou à des prestataires. Cette pénalité serait financière et pourrait soit prendre la forme d'un renchérissement des cotisations patronales, soit d'une taxe sur les licenciements (ce que proposent Blanchard et Tirole)2.
  • Instaurer une réduction progressive des cotisations patronales lors d'un maintien long dans l'emploi. Cependant, ceci ne peut pas se faite de façon inconditionnelle, au risque de recréer d'une part la même situation d'insider-outsider (car les licenciements porteraient en priorité sur les employés les plus récents qui seraient alors les plus coûteux) et d'autres part de ralentir trop fortement la réallocation des ressources productives lors de changements technologiques (c'est à dire la "destruction créatrice"). Pour y remédier, on instaurerait une taxe sur les licenciements qui pourrait être plus élevée sur les emplois récents et plus basse sur emplois anciens, ce qui pourrait compenser ces effets dans une certaine mesure.
  • Mettre en place un mécanisme de type auto-sélection comme en assurance avec un paiement forfaitaire/exonération sur les contributions sociales de l'entreprise. Par exemple, il existe de nombreux cas où l'entreprise, lors de sa création, doit effectuer un paiement forfaitaire à l'Urssaf avant même d'avoir généré un centime de bénéfices. Ceci pourrait par exemple être modulé selon que le type d'emploi créé est en CDI ou non.
Enfin, indépendamment de Coase, chez Economiam, on pense qu'il faut maintenir le Compte Personnel d'Activité (CPA) qu'introduit la loi El Khomri. Ce compte a pour but de rendre plus portables un certain nombre de droits (retraite, etc.) lors de changements d'emploi, ainsi que de développer un droit à la formation tout au long de la carrière. Ceci est une modernisation claire, qui tient compte des parcours non-linéaires qui sont de plus en plus la norme, même si seule l'expérience nous dira si ses modalités sont efficaces. En résumé, la loi El Khomri est un début mais il reste beaucoup de chemin à faire !

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1. Au sens où est établi d'un contrat qui organise l'échange entre force de travail et rémuneration.
2. Pour cette dernière, cela pose évidemment la question de savoir comment recouvrer cette taxe lorsque les entreprises licencient à cause de problèmes de trésorerie pour plus de détails, voir p24-25 du rapport Blanchard-Tirole.