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mercredi 4 juin 2014

Alstom : génie français ou perpétuation de la stagnation ?

Dans un article en partie composé dans une rame du Tube londonien construite par Alstom, Economiam s'intéresse aux offres d'achat de GE et Siemens sur le « fleuron de l'industrie française » comme le dit Arnaud Montebourg.
 

Le Général Electrique aura-t-il l'Alsace ?

Chez Alstom, on laisse la porte ouverte !
Le printemps, c'est toujours un peu le temps des romances qui naissent. Ce n'est donc peut-être pas un hasard que ces deux derniers mois d'avril et de mai aient été le temps des méga fusions-acquisitions transatlantiques. En effet, à quelques jours d'intervalles, deux groupes américains, l'industriel General Electric (GE) et le pharmaceutique Pfizer, ont commencé un pas de deux avec des entreprises européennes. Le premier convoite la branche énergie du groupe français Alstom1 pour un montant de 16 à 17 milliards de dollars tandis que le second veut absorber le laboratoire anglo-suédois AstraZeneca (AZ) pour $119 milliards.

On pourrait analyser longuement les bienfaits potentiels de ces transactions pour les acheteurs. Cependant, pour rejoindre un sujet dont nous avons parlé précédemment, ces groupes ont surtout un problème de riche
 : ils ont cash à rapatrier, beaucoup de cash, qui est en particulier conservé en dehors des États-Unis2. Pour ne pas avoir à le perdre en impôts, la solution est simple : maintenir cet argent en place et l'investir dans une cible appétissante.

Apparemment, même Belfort va être compliqué...

Sauf que l'Etat français semble franchement circonspect par rapport à cette idylle, et convoque aussi sec le PDG de GE, Jeff Immelt, pour s'expliquer de ses projets. La tournure des événements ne dépareillerait dans une comédie de Molière, et les médias étrangers, dont par exemple CNBC, se gaussent déjà de l'ire gauloise.

Mais coup de théâtre quelques jours plus tard, c'est le parlement britannique qui convoque les PDG de Pfizer et AZ. Car oui, il n'y a pas que l'Etat français qui se mêle de fusion-acquisition !


Alors, pour ou contre l'intervention de l'Etat dans ce type d'affaire de grande ampleur ? Le patriotisme économique a-t-il un sens en ces temps de libéralisation ? Chez Economiam, on apporte rarement des réponses à l'emporte pièce. Nous répondrons donc par un petit "oui", qualifié par un grand "mais". Comme toujours, les commentaires sont les bienvenus !


Ils viennent jusque dans nos bras...

Les arguments en faveur 
  1. On peut légitimement penser que le rôle de l'Etat français n'est pas de prendre à sa charge la croissance mondiale en facilitant des synergies logiques entre groupe industriels mondiaux, mais d'assurer l'activité économique nécessaire à la prospérité de la France. Ceci passe en particulier par s'assurer de la pérennité des externalités positives sur son territoire, qui sont à trouver du côté de l'emploi bien sûr mais surtout de la recherche. Car si, au travers des médias, l'on se figure ici des ouvriers laissés sur le carreau, Alstom possède principalement des équipements lourds (hydroélectrique, nucléaire...) qui ne se délocalisent pas comme ça. De surcroît, plus de la moitié de ses employés sont des ingénieurs et cadres, et si d'aventure GE choisit de réorganiser sa matière grise (comme Pfizer a pu le faire par le passé), le véritable impact sera sur les débouchés de haut niveau pour la population française.
  2. Les autres ne se privent pas de se mêler des affaires privées quand cela les arrange. Le Congrès et le Sénat américains sont coutumiers de convoquer les puissants, et Jeff Immelt n'a pas échappé à cette pratique. De notre côté de l'Atlantique, les lois de différents pays européens (en particulier en Allemagne) leur laissent quand même une certaine marge de manœuvre.
  3. Se mêler des affaires d'Alstom, ça a déjà marché en 2004. Qu’on attribue plus ou moins de mérite à Nicolas Sarkozy, l'Etat a injecté €720m en 2004 avant de sortir deux ans plus tard avec une plus-value de €1.2mds, et une entreprise à flot. Cela dit, c’est peut être l’exception qui confirme la règle…
Pour résumer, on dira oui à un interventionnisme éclairé de l'Etat car qui d'autre peut s'imposer légitimement comme le garant de l'intérêt général ? Le mot crucial étant « éclairé »...

A qui profite le crime ?

Car on peut toujours regarder le revers de la médaille 
  1. A commencer par se poser la question : quels intérêts défend-on vraiment ici ? Il est possible en particulier que Bouygues, actionnaire majoritaire avec près de 30% d’Alstom, soit le plus grand bénéficiaire de la surenchère imposée par l’Etat français entre GE et Siemens. De plus, entre le clientélisme électoral et le pantouflage (comme par exemple ces conseillers de David Cameron, le premier ministre britannique, qui ont travaillé pour Pfizer), il est difficile de croire que les intentions des politiques sont toujours mues par le bien commun.
  2. Les motivations des politiciens peuvent apparaître d’autant plus obscures qu’on assiste ici à un étrange retournement de situation : il y a 10 ans il s'agissait de sauver Alstom de l'emprise teutonne de Siemens. Aujourd'hui il s'agit de lui faire échapper aux griffes de l'impérialisme américain en se jetant dans les bras de la soudainement européenne ... Siemens !
  3. Lorsqu’on donne l’impression de subordonner la logique industrielle à des lubies politiciennes, cela décourage l'investissement en particulier étranger. Ceci est problématique parce que le renouvellement du stock de capital ne peut pas se baser uniquement sur l'argent de l'Etat, qui n'en a pas beaucoup. Sans parler des entraves potentielles à la libre entreprise et des conflits avec les règlements européens…
  4. Enfin, tout ce manège médiatique donne l’impression que la France est un petit pays qui ne se serait pas adapté aux réalités du monde qui l’entoure. D’une part, le patron d'une entreprise, aussi internationale soit elle, mérite-t-il d'avoir le Président de la République comme interlocuteur privilégié ? La question se pose... Ensuite, le profil des patrons des différentes entreprises est particulièrement instructif : du coté d'Alstom Patrick Kron, ancien du Corps des Mines, semble avoir du mal à se dissocier de la tutelle gouvernementale. Tandis que l’autre côté, tant Ian Read, l’Ecossais qui dirige Pfizer que Pascal Soriot, le Français à la tête d’AZ, sont des bourlingueurs qui s'insèrent dans une logique mondiale.
La frontière est donc ténue entre l'interventionnisme éclairé et le protectionnisme corrompu. Et basculer dans ce second cas est la pire chose qui puisse arriver : cela freine la destruction créatrice et c'est une recette efficace pour la stagnation ou, voire pire, le détournement des richesses vers une élite.

Cependant en ce qui concerne Alstom, chez Economiam on pense que la France a raison de fourrer son nez dans les affaires de GE et d’Alstom. Même on s’y prend comme des peintres !

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1. Alstom, anciennement GEC-Alsthom, est à l'origine le résultat de la fusion entre la Société Alsacienne de Constructions Mécaniques et de Thomson-Houston dans les années 20. Il est à noter que General Electric a été impliquée dans les premiers développements de la compagnie, comme quoi l'histoire est un perpétuel recommencement.
2. Certains analystes sont plus dubitatifs au vu de la structure du deal, mais cela serait étonnant de laisser passer l'occasion.

mercredi 23 avril 2014

Prélèvement à la source : l'expérience britannique

Un des points cruciaux de la réforme fiscale annoncée par le gouvernement en 2013 est la mise en place du prélèvement à la source. Si le projet semble déjà avoir été abandonné, il s'agit pourtant là d'une très bonne idée. Illustration grâce à l'exemple de la Perfide Albion dont, une fois n'est pas coutume, nous prendrons de la graine.

La feuille de chou

Chaque année, c'est le même rituel de la déclaration d'impôt. Pré-remplie, ça aide un peu, mais à chaque fois, c'est toujours la surprise : combien vais-je devoir au percepteur ? Et il faut bien prévoir de mettre de côté le montant dû, avec de la marge pour éviter les mauvaises surprises, ce qui est toujours un peu stressant...

Regardons maintenant ce qui se passe Outre-Manche pour la plupart des contribuables, qui touchent essentiellement des revenus de leur travail salarié. En se basant sur la grille ci-dessous valable pour l'année fiscale 2014-15, les impôts sont déduits automatiquement du salaire tous les mois.
Merci à Samy et Olivier pour les corrections!
Par exemple, quelqu'un qui toucherait le salaire médian au Royaume-Uni qui est de l'ordre de £21 000 avant impôt, serait imposable à auteur de £2 200 par an, correspondant à une exonération d'impôts sur les premiers £10 000 percus puis 20% de £11 000 (soit £21 000 moins £10 000). Ce montant annuel est divisé en 12 et est prélevé à la source chaque mois. On voit aussi qu'un salaire de £100 000 correspond à £29 627 d'imposition.

C'est l'employeur qui est en charge du prélèvement chaque mois, en se basant sur un code à trois chiffres et une lettre, fourni par le service des impôts de Sa Majesté (HMRC).

Ce système est un peu statique (par exemple le code n'est pas réexaminé lors des changements de salaires et/ou d’employeur), mais l'administration fiscale est très attentive : en cas de sous paiement comme en cas de trop perçu, elle refait les calculs au cours de l'année (jusqu'à plusieurs fois), en ne supposant jamais que c'est de la faute du contribuable, qui ne contrôle pas le prélèvement, afin de s'assurer que l'on s’acquitte toujours du bon montant. Et il y a toujours la possibilité de régularisation ex-post dans les cas les plus complexes où les revenus ne proviennent pas essentiellement du travail.

On peut tirer de ceci deux enseignements sur le système de prélèvement à la source :
  • Il est possible de calculer très simplement ses impôts avec une grande transparence
  • La panique de fin d'année n'a plus lieu d'être car il y toujours de quoi payer ses impôts vu qu'ils sont prélevés directement. Ceci occasionne beaucoup moins de stress et génère aussi beaucoup moins de ressentiment
Par ailleurs, on remarquera que dans ce calcul, il n’y a pas de parts. En d’autres termes, être marié ou avoir des enfants ne fait pas baisser les impôts. Cependant, cela n'empêche pas en pratique de faire fonctionner la même politique de la famille que nous avons en France par le biais de subventions plutôt que de réduction/crédit d’impôt. Ensuite pas de couche sédimentaire de taxes surajoutées, type CSG : il n'y a qu'un seul prélèvement.
Ca coule de source

Enfin, on a entendu ici ou là que le système proposé en France allait devoir reposer sur les entreprises pour la collecte. Or comme on le voit dans l’exemple britannique cela n'a pas besoin d'être le cas: elles sont de simples exécutantes, exactement comme lorsqu'elles reversent la TVA. Le contrôle que le montant prélevé correspond bien à la situation du contribuable incombe toujours au percepteur. On a aussi prétendu que ceci serait un moyen détourné de réduire le nombre de fonctionnaires au Trésor Public: encore une fois il est très probable que les contrôles s'appliquent toujours aux individus et non aux entreprises, demandant donc un nombre constant de postes. En revanche, la transparence accrue devrait augmenter l'efficacité de la collecte et permettre aux contrôleurs des impôts de se concentrer sur la lutte contre la fraude.

Pour quoi faire?

On voit donc qu’il y a des avantages clairs à ce système, et en particulier moins de tracasseries administratives pour les contribuables.

Et il y a une grosse différence avec la mensualisation car le prélèvement à la source s'ajuste avec les chocs de revenus sans décalage dans le temps : par exemple en cas de perte de son emploi, il n’y automatiquement plus d'impôt à payer, car il n’y a plus de salaire à partir duquel le prélever...

Même si le prélèvement à la source est un pas vers une transparence accrue de l’impôt, celle-ci ne pourra vraiment être atteinte que lorsque les différentes composantes (CSG, CRDS, etc) seront fusionnées en un seul impôt sur le revenu. Il s’insère au sein d'une vision plus démocratique de l'impôt et s'inscrit donc nécessairement dans une refonte du système actuel qui est opaque et ne permet pas à tout un chacun de comprendre ce qu'il paye ou va payer. On notera donc que la réforme initiée précédemment est censée s’inspirer des travaux de Piketty, Saez et Landais dans leur livre Pour une Révolution Fiscale dont la vidéo ci-dessous, produite par Zoomout.fr, donne un aperçu.

On se gratte la tête

Malgré les avantages incontestables du prélèvement à la source (de façon anecdotique, je n’ai jamais entendu de Français vivant au Royaume-Uni dire que le système français d’imposition était meilleur), on assiste pourtant à levée de bouclier contre cette proposition. Pourquoi une telle résistance? Oui certes, cela va devoir impliquer une année blanche pour l'impôt sur le revenu ou à défaut, un paiement concomitant de l'impôt de deux années pour le contribuable : la simplification a un coût (mais il y a des solutions alternatives comme l’explique ce rapport de la Cour des Comptes).

Mais le véritable point de blocage semble en fait être à trouver du côté de Bercy : selon Les Echos, les hauts fonctionnaires du ministère ne subissent pas les mêmes chocs de revenus que leur concitoyens (et sont mensualisés). Ils ne voient donc pas l'intérêt du prélèvement à la source et des coûts associés. Même si cela est probablement à prendre avec circonspection, ça ne serait pas la première fois que la dichotomie entre les décideurs et le reste de la population mène à des politiques sous optimales...

dimanche 23 février 2014

De l'Europe, de l'€uro et Delors

Dans le post précédent, nous sommes quasiment arrivés à la conclusion que détricoter la libéralisation financière, au moins partiellement, semblait promettre un certains nombre de gains immédiats pour les pays qui y auraient recours. Cependant, est-ce que ce qui est envisageable et bénéfique pour des petites économies (comme l’Islande) ou des pays émergents (comme la Malaisie) peut se transposer de façon directe au cas de la France ? C’est ce que nous allons tenter de comprendre ici.

L’Europe et ses idées directrices

Vous est il arrivé de vous demander pourquoi les mouvements de capitaux ont été libéralisés dans l'Union Européenne ? Bon, probablement pas en vous brossant les dents le matin, mais si vous lisez ceci, la question a pu déjà vous trotter dans l'esprit. Et bien la Commission Européenne vous répond sur son site :
Selon la théorie économique, la libre circulation des capitaux doit déboucher sur l'allocation optimale des ressources et sur l'intégration de marchés et services financiers européens ouverts, compétitifs et efficaces. Elle doit également aider à poursuivre une politique macro-économique «responsable» et à stimuler la croissance grâce aux transferts dans le domaine financier et en matière de connaissances (investissements directs).
Elle est Babel la vie?
Ainsi, la libre circulation des capitaux est l'une des quatre libertés fondamentales de l'UE, entérinées par le Traité de Maastricht1. Et surtout, elle fait partie d'un ensemble plus grand au cœur du projet européen : l'intégration financière des pays membres. De ce fait, la libéralisation des flux de capitaux en Europe est indissociable de la monnaie unique, selon les principes énoncés dans le Rapport Delors et qui culminèrent avec le traité de Maastricht. Car de la même façon qu'on n'aurait pas mis de barrières entre le Nord-Pas-de-Calais et le Limousin du temps du franc, on ne peut pas envisager de restrictions entre le Piémont et le Schleswig-Holstein ou entre le Tyrol et la Galice de nos jours, vu que ces régions partagent la même monnaie.

Le non-paradoxe de Lucas

Alors qu'a-t-on gagné (ou à gagner) avec l'intégration financière européenne ?

Comme on l'a vu dans l’article précédent, l'épargne mondiale a en pratique tendance à se diriger des pays pauvres en capital vers les pays riches (on y avait cité l'exemple classique de la Chine et des États Unis)2. Or à l’échelle de l’Union Européenne (qu’on élargit ici aux signataires des traités européens comme la Suisse et la Norvège, même s’ils ne sont pas dans l’Union au sens strict), on a historiquement observé l’inverse : les flux de capitaux se dirigent bien des pays riches vers les pays pauvres, entraînant en particulier une convergence des revenus des seconds vers le niveau de ceux des premiers. On retrouve ici « l’allocation optimale des ressources » que mentionne la définition ci-dessus.

Ensuite, le manque d'intégration financière donne lieu à des inefficacités à cause de la difficulté de passer à l’échelle et ainsi souvent à des situations de rente dues au manque de standardisation. En effet, les agents économiques doivent dès lors souvent s’assurer les services d’intermédiaires financiers pour mettre en œuvre leurs transactions (par exemple contacter sa banque pour acheter des pesetas contre des francs avant 1999, avec une commission au passage). A l'inverse dans la situation actuelle, les marchés de financement, en particulier obligataires, sont devenus plus liquides et plus profonds, ce qui abaisse le coût de la dette pour les Etats comme pour les entreprises et diminue la dépendance sur les banques pour obtenir un mélange plus équilibré dans les sources de capital. Ce sont les marchés « ouverts, compétitifs et efficaces » que défend la Commission.


En ce qui concerne la France, l’intégration financière a permis un ancrage de sa monnaie et de sa position économique après un long historique d’instabilité du franc, qui persista jusqu’à la consolidation du SME. Certes elle a perdu son indépendance monétaire nationale, mais n’est dorénavant plus victime du « duo irréconciliable » d'Hélène Rey au niveau européen car la profondeur et la liquidité d’un marché européen intégré permettent d'absorber les chocs externes bien mieux que si elle avait été livrée à elle-même. Et de fait, la France n’a pas subi d’instabilité financière entre 1992 et 2012, une période de calme sans précédent depuis le XIXe siècle ! La coopération et le partage des risques améliorent ainsi la situation de tous, par rapport à rester chacun dans son coin.


Dernier point qui est peut-être anecdotique mais qui touche directement à la vie quotidienne
 : chez Economiam, on pense que c’est mieux de ne pas avoir de carnets de change pour voyager !


Babel

Pourtant, on voit aussi dans la définition de la Commission Européenne que la libéralisation des flux de capitaux est considérée comme un outil de discipline, par lequel les Etats « cigales », seraient soumis à la rigueur des marchés en cas d'écarts trop important. Or l’expérience nous a montré que cette dernière ne marche pas toujours comme on s’y attendrait, à cause de l’irrationalité des marchés. Celle-ci peut d’ailleurs fonctionner dans les deux sens : entre 1999 et 2007, les marchés ont considéré tous les pays de l’UE comme égaux devant le risque de défaut, en particulier la Grèce3, avant de surcompenser en attaquant lesdits pays de façon indiscriminée lors de la récente crise de la zone €uro.
 

Autre élément négatif, on a expliqué précédemment que le paradoxe de Lucas ne se vérifiait pas au niveau européen. Or ceci est probablement inexact depuis la Crise financière. Par exemple, les prêts immobiliers libellés en Francs suisses à direction de l’Europe Centrale, en particulier la Hongrie, se sont inversés depuis que la bulle immobilière y a éclaté.

Mais le problème principal est l'hétérogénéité des pays de l'UE. En effet, parmi d'autres déterminants, le taux de change reflète la valeur relative des biens et services produits dans un pays par rapport à l'autre. Or, clairement, en possédant une monnaie commune, les Etats européens ont perdu cette variable d'ajustement. Par conséquent, les pays d’Europe doivent répondre à des chocs asymétriques en procédant à un ajustement soit par rigueur pour gagner en compétitivité dans les pays faibles (ce que font actuellement l’Espagne, le Portugal et la Grèce), soit par l’inflation du pays dominant (c'est-à-dire organiser une perte de compétitivité du pays dominant, qui serait en l’occurrence l’Allemagne).


Comme on le sait, les gouvernements ont choisi le chemin de la rigueur. Au regard de l'histoire des quarante dernières années, ce choix n'est pas vraiment étonnant et la logique suivie pour s'accrocher à l’Union Européenne ne date pas de la création de l'€uro. Comme le raconte Barry Eichengreen dans son livre Globalizing Capital, la France est plusieurs fois entrée en récession dans les années 80 et 90 pour rester au sein du Système Monétaire Européen, ce qu’on a appelé bureaucratiquement les politiques « d'ajustement ». Toujours selon Eichengreen, ce sont ces mêmes choix politiques qui expliquent le taux de chômage structurellement élevé en France durant les années 90. L’impact positif sur les Etats européens de la libéralisation financière découlant de ce qu'on a décrit plus haut n'est donc certainement pas immédiatement évident pour le citoyen moyen.


Euromillion

Devant un statu quo intenable pour les populations, deux choix s'offrent alors à nous : sortir de l'€uro ou accroître l'intégration européenne.

Il n'y a pas de troisième issue tout simplement parce que la France n'est pas l'Islande ou la Malaisie : elle est autrement plus grande et plus commercialement intégrée, en particulier avec ses voisins européens. Et on l’aura compris au vu de ce qui précède, il n’est donc pas possible de détricoter la libéralisation financière au sein de l’Union européenne sans sortir de l'€uro.


Or il semble paradoxal d'être prêt à perdre la stabilité que la monnaie unique nous apporte, alors même qu’on traverse une période de nostalgie de Bretton Woods. Car le retour au franc, sans nier le potentiel pour un soulagement temporaire des difficultés du pays, nous expose à un retour en arrière avec toutes les instabilités qui ont pu exister. Le monde a par ailleurs bien changé depuis les Trente Glorieuses, et il s’agit aussi de s'adapter aux réalités du monde dans lequel on vit face à « l’essor inexorable de la mobilité des capitaux internationaux » comme le dit Barry Eichengreen (encore lui).
Chez Economiam, on pense donc qu'il faut plus d'intégration :

  • Avec la création d’un pot commun, via par exemple des Eurobonds, qui est une forme de partage des risques. On a bien pu le faire pour une loterie, alors pourquoi pas pour les finances publiques? En ce moment, cela voudrait dire que les Allemands devraient payer pour les autres. Pour les convaincre et pour ne pas leur donner l'impression d'être pris pour des buses, il leur faudra des garanties pour les prochaines fois. En effet la main tendue de l'après guerre était une entente suffisante aux balbutiements de l'UE, mais plus de nos jours en particulier avec le concert international de vociférations à leur encontre. Il faudra des contreparties politiques et économiques pour assurer le donnant-donnant.
  • De plus, le point précédent va de pair avec un besoin d'harmonisation, en particulier fiscale. Une pétition récente appelle par exemple à un alignement de l'impôt sur les sociétés dans la zone €uro afin de limiter les distorsions entre Etats. Il faut probablement y rajouter le besoin de remplacer les différentes conventions fiscales des pays membres par une négociation unique au niveau de l'UE. Enfin une vraie union bancaire, plus solide que l'avorton produit par les ministres des finances récemment, permettrait de mettre au clair les responsabilités de chacun lors de la socialisation des pertes bancaires.
  • Enfin un dernier point important, qui est celui soulevé par Dani Rodrik dans son livre The Globalization Paradox : la libéralisation (financière ou non), malgré son impact potentiellement positif sur l'efficacité économique, a eu des conséquences redistributives massives. Le mieux serait d'essayer d'en tenir compte avec par exemple une couverture sociale au niveau continental.
Ce ne sont que quelques pistes, et comme souvent, elles sont plus faciles à dire qu'à faire. Mais elles ne sont certainement pas cosmétiques car elles impliquent encore un peu plus d'abandon de souveraineté nationale. Cependant, elles ne peuvent qu'être une solution partielle car elles répondent uniquement à la question des transferts en cas de divergences entre les pays de l'UE, mais pas à l'existence de celles-ci en premier lieu. En d'autres termes, il faut aussi se poser la question en France de savoir pourquoi l’Allemagne, autre pays  fondateur de l’Union Européenne faisant face aux mêmes conditions extérieures que nous, parvient-elle à tirer mieux son épingle du jeu ?
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1. Au même titre que la libre circulation des marchandises et des services, la libre prestation et la libre circulation des personnes.
2. C’est ce qu’on appelle en fait le paradoxe de Lucas du nom de l’économiste américain Robert Lucas qui souleva le problème dans un article devenu classique de 1990.
3. Qui selon les critères Reinhart et Rogoff dans leur livre This Time is different n’était pas encore entrée dans le club des pays fiables en terme crédit

mardi 4 février 2014

Faut-il détricoter la libéralisation financière ?

L'histoire récente nous pousse de plus en plus à envier la stabilité apparente du régime de change contrôlé de Bretton Woods. La semaine passée encore, l'histoire semblait se répéter, avec le spectre d'une crise financière massive dans les pays émergents. La finance internationale est-elle donc un mauvais génie qu'il faut à tout prix faire rentrer dans sa boîte par des contrôles stricts des flux financiers ?
 

Malaisie, septembre 1998

Le Dr. Mahathir est content de son coup
La Malaisie, ce pays d'Asie du Sud-Est d'environ vingt millions d'habitants, est une destination de vacances paradisiaque en même temps qu’un melting pot multiethnique passionnant pour essayer de comprendre ce qu’est une nation. Cependant, si elle nous intéresse aujourd'hui, c'est plutôt pour ses choix iconoclastes au cœur de la Crise Asiatique de 1998.

Aux côtés de la Thaïlande, de l'Indonésie et de la Corée du Sud, c'est l'un des pays les plus durement touchés par l'exode massif des capitaux de court terme (le hot money) qui survient
à la suite d'une crise de confiance soudaine des marchés financiers. Le FMI intervient alors dans son rôle de prêteur de dernier recours, mais rend ses prêts conditionnels à des « réformes structurelles ». Celles-ci sont en partie motivées par la notion que, vu de Washington, cette crise est la conséquence logique d'une gestion irresponsable de ces pays, mais aussi par une transition idéologique au sein du Fonds durant les années 90. En effet, sous l'égide de Michel Camdessus, on considère dorénavant que les bienfaits de la mondialisation doivent s'étendre non seulement au commerce mais aux flux financiers.

vendredi 20 décembre 2013

Esther Duflo - L'économie en pratique

Economiam veut aussi parler de ces économistes français qui font avancer la science à l'étranger. Aujourd'hui, une présentation d'Esther Duflo et de ses travaux sur l'économie du développement.

Action woman

Cet article aurait pu s'appeler "éloge de la contingence". On reproche souvent aux économistes de trop vouloir raisonner en absolu avec des grandes théories (de préférence mathématiques). Esther Duflo, elle, a choisi de prendre le chemin inverse et de mettre les mains dans le cambouis : plutôt que de s'attaquer en bloc à un grand problème mal défini, en l'occurrence la pauvreté, elle a décidé de se consacrer à une série de cas particuliers, en procédant étape par étape.

Ce programme est contenu dans le nom de l'unité de recherche qu'elle a créée au MIT, le Poverty Action Lab (PAL). Car tout est là : sortir de son bureau pour agir plutôt que de débattre dans le vide sur des théories qui rechignent à être mises en pratique.

Un coup de dé jamais n'abolira le hasard

Mais autant laisser la parole à la principale intéressée dans cette vidéo (sous-titrée en français) filmée lors d'une conférence TED :




dimanche 8 décembre 2013

Petit topo sur les taux d'intérêt négatifs

Les taux d'intérêt négatifs, vous en avez sûrement entendu parler aux infos. Mais ça veut dire quoi au juste ? Et pourquoi diantre paierait-on pour prêter de l'argent ? A l'heure où la Banque Centrale Européenne remet le sujet sur le tapis, quelques explications sur Economiam.

Just easy as A, B, C

Le but de ce post est surtout de clarifier les différents contextes dans lesquels on peut parler de taux d'intérêt négatifs. Economiam en connaît trois :

(Vous pouvez directement sauter aux sections qui vous intéressent en cliquant sur les liens).

dimanche 24 novembre 2013

FN : "Je règle mon pas sur le pas de mon père"

Près de la moitié des Français voient Marine Le Pen comme la personnalité politique la plus à même de réformer le pays, et nombreux sont ceux qui sont tentés de voter pour elle, sans pour autant se reconnaître dans l'idéologie de son parti. Nous allons donc analyser le programme économique du FN en évitant la bien-pensance mais assurément sans complaisance, et essayer de comprendre les réelles implications de ce choix pour son électorat.

Non, non rien n'a changé...

Election time in France
Am stram gram...
Le FN met le doigt là où ça fait mal pour beaucoup de Français. Si le Front National séduit autant, c'est qu'il donne l'impression d'écouter les catégories sociales les plus affectées par les bouleversement économiques et institutionnels qui transforment le monde (mondialisation, progrès technique, etc), en affirmant être en mesure de répondre à leurs inquiétudes et à leur peur du déclassement. Mais le véritable tour de force est à trouver dans ce que le FN a réussi à devenir le premier parti ouvrier de France tout en conservant son électorat traditionnel, les travailleurs indépendants tendance droite souverainiste, rassemblant ainsi deux groupes dont les intérêts ne sont pas franchement alignés.

Pour parvenir à ce grand écart, le FN a bien changé de discours économique depuis vingt ans : d'une certaine admiration pour le libéralisme reaganien de la part de Jean-Marie Le Pen, le nouveau visage du Front National offert par sa fille Marine Le Pen se revendique de "l'Etat stratège" et de "l'anti-mondialisation". Mais les grands quotidiens se trompent en se concentrant sur ce changement de vocabulaire car il ne s'agit là que d'un faux semblant.

En effet, dans la bouche du FN, anti-mondialisation ne veut certainement pas dire anti-capitaliste et anti-marchés, loin de là. Il s'agit en fait d'une stratégie de repli sur soi, dans la droite lignée de l'idéologie du parti.