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mardi 10 juillet 2018

DSGE: Je monte, je valide !

Chez Economiam, on aime les débats, mais on n'aime pas quand ils sont stériles. Alors on s'attaque à du lourd aujourd'hui, le cœur de la modélisation macroéconomique standard, telle qu'on peut la trouver dans les banques centrales. Ne décrochez pas tout de suite! C'est en se basant sur ces modèles, les fameux DSGE, que Janet, Mario et les autres prennent leurs décisions, celles qui impactent directement votre vie. Et si vous fermez la page maintenant, vous n'aurez plus non plus le droit de vous plaindre que la discipline économique est trop mathématique ! Economiam vous emmène donc en douceur dans ce monde chimérique pour comprendre comment on valide un modèle.

Dans le cambouis

DS...
Dans les réseaux sociaux, comme dans les canaux institutionnels un peu plus conventionnels, on parle beaucoup de "ces modèles qui n'ont pas vu venir la crise". Les analyses, mêmes sérieuses, évitent soigneusement de rentrer dans les détails techniques, et résultat les gens ne savent pas trop ce qu'on critique. Chez Economiam, on pense que c'est une erreur, et que, comme une image, une équation vaut mille mots (enfin presque...). C'est juste qu'on en voit moins souvent dans le journal!

 


Prenons donc le modèle Dynamic Stochastic General Equilibrium (DSGE) de base, on le montre ici brut de décoffrage dans sa splendeur mathématique (si ça vous fait peur sautez directement jusqu'au texte qui suit):


Qu'est ce qu'il se passe là dedans? On postule que l'économie est régie par les principes suivants:

  • On considère les interactions entre ménages et entreprises, afin d'en déduire les quantités agrégées comme le PIB (au lieu de modéliser ce dernier directement par exemple)
  • Les ménages choisissent leurs dépenses (C) et leurs heures travaillées (H) à toutes périodes dans le futur de façon à refléter au mieux leurs préférences en terme de consommation et de loisirs
  • Les entreprises sont en situation de concurrence pure et parfaite. Elles choisissent leur niveau d'investissement (I), de façon à maximiser leur profit, en tenant compte de leurs besoins en heures travaillées et en capital (K qui se deprécie d'une période sur l'autre)
  • De plus, la consommation et l'investissement doivent égaler la production (il n'y a pas de valeur créée à partir de rien)
  • Il y a des chocs de productivité (z) qui sont aléatoires. Comme on l'explique dans Fluctuations et Crises, toute l'incertitude et par conséquent les crises économiques sont résumées au sein de ces chocs, qu'on peut interpréter comme des progrès ou régressions technologiques


Donnez moi un D! Donnez moi un S ! ...

Comme le fait Anton Korinek de l'université Johns Hopkins, il convient d'expliquer en quoi cette classe de modèle est Dynamique, Stochastique et à Equilibre Général:

  • S comme Stochastique : Comme on l'a vu, il y a une composante aléatoire (autrement appelée stochastique) via les chocs de productivité. Celle-ci est censée représenter la notion que les crises sont imprévisibles car logiquement, si les gens sont parfaitement rationnels, ils feraient tout pour les éviter et donc elles ne se matérialiseraient jamais
  • D comme Dynamique: Les ménages et les entreprises vont toujours chercher à faire au mieux (à optimiser comme on dit), et à s'adapter à toutes les situations, ce qui est utile quand on cherche à comprendre l'impact desdits chocs ci-dessus. En étendant la représentation pour y inclure une banque centrale ou un gouvernement, on peut par exemple s'atteler à comprendre les problèmes d'incohérence temporelle, en d'autres termes savoir si les décideurs économiques sont crédibles, ou s'ils vont renâcler à la moindre occasion (tel notre ami Boris Johnson)
  • GE comme Equilibre Général (enfin, on se comprend...) : Trouver la solution de ce système d'équations permet donc de déterminer la valeur des différents éléments (salaires, production, etc.) dans tous les scénarios possibles. Comme on considère que ces équations représentent l'économie dans son ensemble, cette solution est ce qu'on appelle un équilibre général (le GE de DSGE), par opposition à un équilibre partiel, où certains éléments seraient déterminés par ailleurs et injectés dans le système

Il y a un aspect supplémentaire qui fait beaucoup parler, les fondements microéconomiques (ou microfondations en bon franglais). C'est quoi ce truc? Et bien c'est la réponse que les modélisateurs ont trouvée pour pouvoir représenter proprement des réalités alternat
GE...
ives, le fameux ceteris paribus ou "toutes choses égales par ailleurs" appliqué à l'économie. La génération de modèles précédente n'en était pas vraiment capable, ce qui a poussé Robert Lucas (Prix Nobel d'économie 1995 et ancien président de l'Association des économistes américains) à les remettre en cause violemment, ce qu'on appelle la critique de Lucas. Les microfondations répondent donc à ce problème en essayant d'agréger les composantes économiques élémentaires (les ménages, les entreprises...), en s'appuyant sur les préférences à un niveau microéconomique. Ces préférences sont ainsi supposées invariantes avec la conjoncture (par exemple mon goût pour les glaces ne dépend pas de la situation économique globale). Ce sujet mérite un post à part entière, donc on en restera là pour le moment, mais on notera juste que passer du micro au macro est loin d'être évident.



Ah bah oui, forcément...

Revenons à ces magnifiques mathématiques: pour rendre le modèle plus facile à résoudre on fait notamment les hypothèses suivantes :

  • Les ménages sont agrégés en un seul agent, dit représentatif. On ne doit alors résoudre que pour un seul choix de consommation et d'heures travaillées 
  • De surcroît, cet agent représentatif est immortel, ce qui permet d'écrire une somme infinie et de s'abstraire des questions d'épargne et de transmission d'héritage 
  • Ces mêmes ménages sont dotés d'une capacité de calcul infinie (la chance !) qui leur permet d'optimiser leurs décisions économiques pour toute éternité. On appelle ça les anticipations rationnelles (ou Homo economicus avec une pointe d'ironie)
  • Il est possible de produire n'importe quelle quantité de biens et services, ainsi que d'emprunter autant que nécessaire, et ce dans tous les états du monde. Les marchés sont dits complets.

On notera aussi qu'il n'y a pas de monnaie, pas de rôle de l'Etat et pas de commerce international. Mais c'est plus un choix de présentation de ce post, car on considère ici le noyau dur des modèles DSGE, dit Real Business Cycle initialement développé par Kydland et Prescott (qui leur valu le prix Nobel en 2004). Cependant le modèle standard, dit Néo-keynésien, introduit bien la monnaie, et des extensions standards considèrent explicitement l'Etat ainsi que les économies ouvertes.

Bien évidemment, ces hypothèses en surprendront plus d'un, car on le sait bien :

  • Nos économies sont composées de dizaines ou centaines de millions d'individus, de tous âges, exerçant des métiers différents, certains riches, certains pauvres.
  • Les gens meurent !
  • Ce modèle est déjà difficile à résoudre pour des étudiants du supérieur équipés d'un ordinateur, alors imaginer que les gens résolvent ce programme d'optimisation dans leur tête, il faut être zinzin!

Mais on voit aussi que les civilisations extraterrestres ne sont pas représentées. Est-ce pour autant grave? Car il faut bien rappeler que les modèles sont une représentation schématique et simplifiée du monde. C'est Rodrik qui reprend l'image des cartographes de Borges, qui sont tellement obsédés par la précision que leur carte est à l'échelle 1:1 ! Toutes ces critiques ne se valent donc pas.

On va donc discuter dans une série d'articles du bien-fondé de ces hypothèses, ainsi que des techniques utilisées pour résoudre ces modèles en utilisant quelques principes de base de la validation de modèle:

  • L'objectif du modèle (prédiction, inférence, pédagogique...) est crucial dans son évaluation. Allez essayer de prédire la prochaine crise avec IS-LM! Mais son but avoué étant pédagogique, il serait injuste de le considérer à cette aune. C'est aussi ce que dit implicitement Olivier Blanchard au sujet des toy models dans un post de l'an dernier.
  • L'importance effective des hypothèses ne peut pas s'évaluer uniquement à l'aide de raisonnements de bon sens. Il faut relâcher les hypothèses en question, de préférence en partant de la même base, soit utiliser des modèles alternatifs, même s'il faut là encore faire attention à la spécification de ces alternatives
  • La cohérence interne est une nécessaire mais pas suffisante pour pouvoir donner une évaluation positive. Cette cohérence interne peut être de plusieurs ordres : tout d'abord purement mathématique, c'est à dire que si par exemple 1 + 1 ne font pas 2 dans le modèle, il y a clairement un problème. Elle peut aussi venir de la théorie économique : les équations présentées ci-dessus s'intègrent avec la comptabilité nationale et tiennent compte des facteurs de production.
  • Mais former un tout cohérent ne peut se substituer à la confrontation aux données réelles. C'est ici que les principaux reproches peuvent être adressés aux DSGE, et que l'économie de pointe montre à quel point elle a (eu) tendance à être juste une approche scientifique à défaut d'être une science. Notamment, historiquement ces modèles sont "calibrés", ce qui est une belle façon de dire qu'on regarde à la louche si le modèle reflète certains aspects des données, sélectionnés avec soin, en lieu et place d'une évaluation statistique rigoureuse (très complexe ici, il faut l'admettre). 

La conclusion de tout ça pour Economiam c'est qu'il faut plus de maths, pas moins! En ça je contredis assez frontalement Antoine Belgodère, mais j'espère pouvoir bien cimenter mon cas dans les prochains posts.

mercredi 3 janvier 2018

ISF, IFI... : Ah si j'étais riche !

Discussion de comptoir :
- Supprimer l'ISF, c'est juste faire un cadeau aux riches ! T'as vu les yachts et les jets privés !
- Mais non, l'ISF ne sert à rien à part faire fuir les plus gros contribuables : trop d'impôts tue l'impôt !
- De toute façon il faut fermer la bourse, les riches ont beaucoup trop, il faut taxer toutes les formes de capital, pas que l'immobilier, pour prendre aux riches et donner aux pauvres !
- L'ISF coûte plus cher qu'il ne rapporte !

Pas très constructif tout ça. Sauf que cette discussion se produit en ce moment par médias interposés, en lieu et place d'une analyse économique rationnelle concernant le remplacement de l'Impôt Sur la Fortune (ISF) par l'Impôt sur la Fortune Immobilière (IFI). Donc chez Economiam, on ne se fait pas prier pour pallier à ce manque !


Se méfier de l'eau qui dort

Est-il possible que certains aient trop d'argent...
Le candidat Macron proposait de réformer l'ISF en le concentrant uniquement sur la propriété immobilière, opposant l'investissement "productif" (dans les actions, etc.) à la pierre et la terre, masses inertes qui ne produisent selon lui que des rentes. L'idée globale est donc de booster la croissance française en favorisant les esprits créatifs (les "startupeurs" diraient ironiquement les partisans de la France Insoumise). Ca reste vague, et pour Economiam, ça passe complètement à côté des vraies problématiques de la possession du capital, tout en créant beaucoup de bruit pour rien.

Celles-ci sont :

  • L'ISF est-il un impôt néfaste ? Où l'on retrouvera les fameux paysans millionnaires de l'île de Ré.
  • Pourquoi la possession de capital est-elle aussi inégale ? Où l'on verra que c'est pas mal d'être l'héritier de Liliane Bettencourt.
  • C'est grave cette inégalité de richesse ? Et si oui, que faut-il y faire ? Où l'on retrouvera un peu Piketty et bien sûr l'IFI de Macron en application.

 

Il est l'or, mon seignor...

Alors, est-il néfaste cet ISF ? La réponse est malheureusement qu'on ne sait pas vraiment (pardon pour l'arnaque d'économiste à deux bras) ! On propose ici deux pistes de réflexion :
  • L'ISF est-il spécial ? Oui, mais il ne l'est pas tant parce qu'il vise les riches que par sa base de prélèvements. En effet, contrairement à l'impôt sur le revenu ou la TVA, il n'est pas calculé sur la base d'échanges monétaires (les flux) mais comme une fraction de la valeur de ce qu'on possède (autrement appelé le stock, ou capital). Il est donc par corollaire difficile à évaluer car il repose sur des estimations ("Que vaut cet appartement ? Ou ce Picasso ?") plutôt que sur des transactions réelles. Dans ce qui suit, pour être clair, on va référer de façon un peu abusive à l'ISF, pour parler en fait d'un impôt plus général sur le stock de capital. 
  • Est-ce un impôt distorsif ? La théorie économique de l'imposition repose sur un constat central : l'impôt implique de trouver l'équilibre entre lever des fonds pour assurer le bon fonctionnement des administrations publiques et ne pas trop décourager l'activité économique du secteur privé. Bizarrement, cette théorie est plutôt démunie face à l'imposition du stock de capital, les analyses classiques se concentrant uniquement sur les flux (voir Atkinson-Stiglitz et Chamley-Judd, en section 2 de cet article). Malgré cela, si l'on remarque que l'imposition du stock de capital est équivalente à substituer une taxe affine à une taxe purement linéaire sur les revenus du capital, cela vaut quand même le coup de regarder les résultats classiques de plus près. Retenons donc que l'imposition des revenus du capital a historiquement été considérée comme néfaste, mais que cela est en train de changer. L'idée est la suivante : l'épargne (qui n'est rien d'autre qu'une accumulation de capital) consiste à différer sa consommation d'aujourd'hui pour être en mesure de consommer plus dans le futur. Or taxer aujourd'hui un euro qui aurait sinon été consacré à de l'épargne se répercute alors pour très longtemps dans le futur (par effet de composition) et décourage l'épargne et réduit l'investissement en conséquence. Cette vision est cohérente avec la notion que l'ISF chasse les entrepreneurs de France. Ceci a cependant été remis en cause d'un point de vue empirique par Zucman, et d'un point de vue théorique par Piketty et Saez (prenant en compte l'héritage) ou Straub et Werning (plus sous l'angle de la validité mathématique de la théorie classique). Certains vont même plus loin en considérant que l'ISF serait pigouvien, c'est-à-dire qu'il incite à des comportements vertueux, car il pousse à faire fructifier son argent plutôt qu'à s'endormir dessus comme un vieux papy.

Exercice d'application : les "paysans de l'île de Ré", ces petits producteurs qui se retrouvent à payer plus d'ISF qu'ils n'ont de revenus à cause de la flambée du prix des terres agricoles qu'ils possèdent sur cette île très prisée des vacanciers.

Passons outre le fait que les articles de presse interviewent toujours le même couple de retraités (à se demander s'il y a bien un groupe de "paysans de l'île de Ré"...), on voit quand même bien qu'en pratique taxer le stock de capital est compliqué car on ne peut pas forcément vendre 2% de son bien tous les ans pour payer l'impôt.

En revanche, côté incitations, on se rend compte que ces personnes sont assises sur un sacré magot qu'elles pourraient monétiser du jour au lendemain. C'est triste de devoir quitter la maison familiale, mais le fait qu'elles y aient un attachement émotionnel ou qu'elles refusent de la faire fructifier n'y change rien. Ceci plaide plutôt en faveur d'un effet pigouvien de l'ISF, avec une fortune qui est ici héritée, dans le sens où ces personnes n'ont rien fait que d'être au bon endroit au bon moment (financièrement parlant). De plus, on constate que ces personnes choisissent de se battre sur place plutôt que de s'exiler fiscalement, ce qui va là encore à l'encontre de l'image d'Epinal de l'entrepreneur matraqué par l'impôt, et qui doit par conséquent fuir la France.

OK, cupide

A l'autre bout du spectre des personnes soumises à l'ISF, Liliane Bettencourt, l'héritière milliardaire de l'empire L'Oréal, vient de décéder, au grand dam des commentateurs qui en avaient fait l'égérie de la fortune oisive et des limites de l'ISF.

Ayons une petite pensée pour sa fille et ses petits-enfants : on se dit évidemment que ce n'est pas mal d'être son héritier parce qu'on devient milliardaire, et que c'est plutôt confortable comme vie. Mais c'est d'autant mieux lorsqu'on se rend compte que la fortune appelle la fortune. Et c'est ça qui est à la base de la répartition inégale de richesse.

En effet, la théorie traditionnelle des dynamiques des inégalités repose sur l'hypothèse de différences de compétences, qui mènent naturellement à des différences de revenus. On peut ensuite transformer cette différence de revenus en différence d'épargne et donc de fortune. Or la théorie suggère que pour générer les niveaux d'inégalité de patrimoine observés dans le monde réel, on ne peut pas juste se reposer sur ces différences de compétences/revenus. Deux ingrédients supplémentaires semblent fournir une explication solide : premièrement des taux de rendements du capital qui sont aléatoires, autrement dit des coups de bol massifs (trouver une mine d'or, investir dans Facebook à ses débuts ou encore... être un paysan de l'île de Ré !). Deuxièmement, une corrélation positive entre fortune et rendement, c'est-à-dire plus on est riche, meilleur est le taux auquel on peut placer son épargne. Piketty dans son livre Le Capital au XXIe siècle fournit des données validant cette hypothèse. Ce dernier point est particulièrement important, car il montre que les inégalités de patrimoine ont tendance à se perpétuer.



Iffy

Alors voilà, est-ce que c'est grave que certaines personnes soient plus riches que d'autres ? Au-delà de la simple jalousie ("pourquoi ils sont riches, eux, et pas moi ? Qu'on les taxe pour que j'en aie plus !"), le consensus s'établit de plus en plus parmi les économistes pour dire que les inégalités sont néfastes pour l'économie dans son ensemble (voir le post précédent par exemple, ou encore ce que dit Piketty).

On dirait pas comme ca,
mais cet homme ne vous veut pas du bien
Alors que faire ? L'approche anglo-saxonne consiste à accorder des abattements fiscaux pour certains types de dépenses caritatives. Mais il faut bien préciser que la capacité des ultra-riches à guider les politiques publiques par ce biais est une tendance très inquiétante. Aux États-Unis par exemple, Bill Gates s'est mis en tête d’utiliser ses milliards pour établir un curriculum commun pour les enfants américains : rien que de bien naturel me direz-vous, et puis Bill a une bonne bouille. Mais on trouvera sûrement plus inquiétants les frères Koch et leur programme scolaire créationniste ou Peter Thiel et ses projets de société ultra-libertaires. Bref, il y a quand même matière à s'inquiéter.

Restons donc dans le cadre de l'impôt direct, dont on a vu en première partie qu'il peut être un outil économiquement cohérent. La proposition (utopique) de Piketty est de créer un impôt mondial en se basant sur une définition du capital la plus large possible, ce qui au final n'est pas si loin de l'ISF en France, à ceci près que la dimension mondiale devrait permettre de réduire les possibilités d'arbitrage fiscal.

On peut envisager deux utilisations pour cette manne. Tout d'abord, dans un contexte de stagnation économique, l'Etat pourrait investir dans des projets à fort rendement social mais dont le rendement économique à court et moyen terme est très incertain (par exemple les énergies vertes, la rénovation des habitats ou, en poussant un peu, le nucléaire). Ceci serait tout particulièrement utile dans le cas où la stagnation est causée par une forte aversion au risque des investisseurs privés (suite à une crise financière globale, au hasard), car l'Etat a souvent les reins plus solides sur le long terme que la plupart des capitaux privés. Notons cependant qu'il s'agit de mettre cet argent entre les mains de gens comme Trump ou Hollande : punir les riches certes, mais à ce point-là !

Deuxièmement, l'Etat a la possibilité de redistribuer les revenus de l'impôt aux moins aisés. Mais chez Economiam, on a du mal à voir comment ce seul instrument permettrait de réduire efficacement et durablement les inégalités de patrimoine. En effet, il existe des barrières sociales/comportementales avérées (voir ici ou encore Esther Duflo), qui rendent difficile l'accumulation de patrimoine chez les plus pauvres. Cela nous amène à penser qu'en pratique l'imposition n'est pas une panacée et ne donc peut être qu'un instrument parmi d'autres pout parvenir à plus d'égalité économique. En corollaire, la réforme de l'ISF en IFI est un leurre : hormis l'aspect très symbolique de la forme que l'impôt sur la fortune prend en France, on argumente ici qu'il n'est ni aussi absurde, ni aussi efficace que d'aucuns prétendent (et certainement beaucoup plus neutre que les passions qu'il déchaîne !). Et puis il ne faut pas oublier le secteur immobilier est un secteur productif comme les autres (il sert à produire des logements...) donc l'investissement dans la pierre n'est pas plus oisif que celui dans Bitcoin ou Facebook. Pour reprendre Jean Peyrelevade et répondre à la discussion de comptoir sur l'ISF, cette réforme n'est "ni de gauche ni de droite mais maladroite".

Chez Economiam, on pense donc qu'il faut ouvrir un autre front, celui de la constitution d'épargne individuelle. Comme on l'a expliqué plus haut, il y a certaines barrières comportementales qu'il faut aider à franchir. Cela passe par une amélioration de l'éducation économique et financière en France. De plus, certains outils comme l'épargne salariale pourraient être des options par défaut pour les salariés (une solution de type "nudge"). Ensuite, pour profiter de la corrélation positive entre rendement et épargne, on pourrait inciter les particuliers à se regrouper pour la gestion de leurs actifs en vue de la retraite notamment, comme le font beaucoup les fonctionnaires ou enseignants nord-américains. Enfin, comme on l'a déjà dit par ailleurs, se fier à un instantané pour se prononcer sur les inégalités est trompeur : la mobilité est un paramètre essentiel aussi. Les deux propositions ci-dessus devraient faire beaucoup plus qu'un coup de rabot sur les grandes fortunes...

jeudi 14 septembre 2017

Pendant ce temps là... (09/17)

Deuxième édition d'une série (pour le moment très ponctuelle) qui regarde ce qu'il se passe ailleurs sur la toile. Aujourd'hui dans l'éconosphère américaine, les bloggeurs se demandent pourquoi les entreprises ont l'air de se faire autant d'argent aux Etats-Unis.

Une histoire belge

Ca plane pour moi !
Le débat part d'un papier tout frais par deux économistes belges, qui analysent l'évolution historique des taux de marge aux Etats-Unis (le taux de marge mesure dans quelle proportion un produit est vendu plus cher que ce qu'il a coûté à fabriquer - ceci sert ici de mesure du surprofit des entreprises). Ils montrent que ces marges ont explosé ces dernières années, passant de 18% à 67%. Selon des mesures similaires, cela correspondrait aujourd'hui à 1 500 milliards de dollars ! Un joli magot...

Les auteurs attribuent ce phénomène à l'accroissement de la capacité des entreprises à augmenter leurs prix sans perdre de clients, ce qu'on appelle leur pouvoir de marché. Une entreprise comme Apple par exemple a une telle image de marque qu'elle peut facturer ses téléphones relativement plus chers que ceux de ses concurrents malgré une technologie similaire. Ces prix plus élevés s'accompagnent en général d'un double effet Kiss Cool, car ils sont souvent obtenus en réduisant les volumes produits, ce qui crée un effet de rareté.

Pour nos amis d'outre-Quiévrain, le corollaire de cette hausse du pouvoir de marché des entreprises est une baisse de l'investissement (car les entreprises ont moins besoin de se forcer pour faire du profit), une baisse de la part du travail dans la valeur ajoutée, une croissance plus faible (à cause de la baisse des investissements) et in fine une hausse des inégalités (parce que la possession du capital est très concentrée). Bref, r > g le retour !



Un poil de mauvaise foi...

Sur internet, le débat tourne essentiellement autour de savoir si ce phénomène est aussi néfaste que présenté. Les plus libéraux argumentent que c'est simplement le revers de la médaille de l'augmentation du choix pour les consommateurs. En effet les modes de consommation sont de plus en plus personnalisés et le choix de produits toujours plus grand (ce qui est pour eux trivialement un bienfait même si on peut en douter). Cette segmentation a pour effet de permettre aux entreprises de réduire l'intensité de la concurrence en se positionnant sur des marchés similaires mais distincts au lieu de s'affronter directement sur des gammes identiques (ce que les économistes appellent la concurrence monopolistique). Bref, un bien pour un mal, match nul, balle au centre.

Pour The Economist, le débat est considéré sous l'angle des monopoles internet, argumentant que la fourniture de biens et services gratuits, ajoutée aux effets de réseaux ainsi obtenus, sont bénéfiques pour le consommateur, sans que les effets néfastes d'une concurrence réduite ne soient avérés. Chez Economiam on est moyennement convaincus, et on a déjà donné les objections à ce point de vue dans ce post sur les monopoles.



On prend cher

Dans ce débat, comme souvent, c'est Noah Smith du blog Noahpinion qui a l'argumentation la plus claire et la plus précise, en l'occurrence pour soutenir la position du papier à l'origine du débat. En réponse aux autres bloggeurs, il rappelle un résultat économique de base : la concurrence monopolistique est suboptimale pour le consommateur ! Puis il liste les éléments de la recherche récente qui pointent vers un changement de la structure compétitive aux Etats-Unis qui favoriserait les entreprises et leurs profits. En effet, on observe les faits suivants qui concordent avec cette interprétation :

  • Augmentation de la concentration : un nombre de plus en plus restreint d'entreprises contrôle une part de marché de plus en plus grande
  • Augmentation des marges et profits (comme décrit plus haut)
  • Réduction de l'investissement
  • Régulation antitrust moins effective 

En résumé, il semble bien se produire un changement profond aux Etats-Unis, au détriment du consommateur. A quand la même étude pour la France ?

vendredi 28 juillet 2017

La paresse de la lutte des classes

Le partage de la valeur ajoutée, ça parle aux gens : y'a qu'à voir les réseaux sociaux pendant les élections ! Ce qui rend ce débat si populaire est qu'il résume la lutte des classes en un seul chiffre. Chez Economiam on trouve que c'est un peu simpliste, donc c'est l'occasion d'un petit retour en question sur ce sujet, dont les termes sont rarement bien définis !

Ce qu'on sait vraiment et ce qu'on sait qu'on ne sait pas

  • Qu'est ce que la valeur ajoutée (VA), et qu'est-ce que la part du travail ?
Chacun sa part du gâteau !
Pour ce qui nous intéresse ici, la VA au niveau d'une entreprise peut se définir comme la somme des salaires et de l'excédent brut d'exploitation (EBE). Ce dernier représente approximativement le revenu de l'entreprise une fois ses coûts (salaires, consommation intermédiaire, intérêt de la dette, dépréciation d'actifs...) soustraits du chiffre d'affaire, mais avant impôts1.  La somme de toutes les valeurs ajoutées dans un pays forme le Produit Intérieur Brut (PIB).

On considère généralement que la VA est produite grâce à deux facteurs de productions, le travail (les gens quoi) et le capital (les machines, les brevets,...). Les salaires constituent bien sûr la rémunération du travail, tandis que le reste de la VA est considéré comme la rémunération du capital. On voit alors que la part du travail dans la valeur ajoutée est simplement le rapport entre la somme de tous les salaires divisée par la VA totale (le PIB donc).


Petite note sur la mesure de la VA

Ca a l'air simple présenté comme ça, mais selon ce qu'on met dans chacun des termes, on peut avoir des résultats très différents. D'une part, comme on l'a vu auparavant, le PIB a ses défauts, par exemple sur comment valoriser les services rendus par l'Etat, tandis que pour les comparaisons temporelles, la façon de mesurer l'inflation peut créer de grosses différences. D'autre part, la définition d'un salaire n'est pas non plus évidente. On y inclut généralement les cotisations sociales même si elles ne sont pas un revenu directement perçu, mais c'est clairement un choix conventionnel. Quant aux revenus d'un travailleur indépendant (un médecin généraliste par exemple), comment déterminer ce qui attribuable à son travail d'un côté et à ses outils de travail de l'autre? Moralité, pour dégager des vraies tendances sur l'évolution de la part du travail, il faut réussir à trouver plusieurs mesures concordantes, ce qu'on a essayé de faire pour cet article.

  •   La part du travail baisse-t-elle ?
Oui, selon plusieurs mesures concordantes (ici ou ici), le partage de la VA a eu tendance à évoluer en faveur de la rémunération du capital depuis les années 70 dans les pays occidentaux. Précisons tout de même qu'en France, la part du travail est restée relativement stable depuis la Deuxième Guerre à l'exception d'un pic vers le début des années 80 et que son niveau actuel est sensiblement similaire à celui du début du siècle2.


OK, mais alors quoi ?


  • Est-ce que ça veut dire que les salaires baissent ?
Pas forcément, et même non en pratique en France. Pour le comprendre, clarifions l'écriture du partage de la VA:

fL = w L / VA = w L / ( w L + r K )

Avec fL la part du travail, w le salaire moyen, L la population active, r le rendement moyen du capital et K le stock de capital.

D'un point de vue purement arithmétique, on voit qu'une baisse de la part du travail ne correspond pas nécessairement à une baisse des salaires, par exemple si cette baisse est causée par une augmentation du stock de capital (supposant toutes choses égales par ailleurs).

Alors, évidemment on parle d'économie ici, pas d'arithmétique donc les choses ont tendance à bouger ensemble plutôt qu'en isolation, mais la conclusion reste la même. Notamment, lors d'une crise économique, les salaires ayant une forte inertie à la baisse (voir par exemple Crises et Fluctuations, chap. 5), on voit que les revenus du capital diminuent plus vite que les revenus du travail, ce qui donc a tendance à entraîner une hausse de la part du travail, quand bien même les salaires diminuent.

En pratique, en France, depuis la fin de la Dernière guerre, les salaires réels n'ont cessé d'augmenter. Leur croissance s'est cependant ralentie après le choc pétrolier, avec une cassure nette en 1978 (voir graphique 2 ici). La part des salaires a, elle, cru jusqu'en 1982 lorsque se produit une forte chute au moment du tournant de la rigueur avant de se stabiliser avec une légère tendance à la hausse sans changement dans l'évolution moyenne des salaires (voir Annex B ici).

On voit donc qu'il n'y a donc pas d'équivalence entre baisse de la part du travail et baisse des salaires, ni d'un point de vue théorique, ni même en pratique.


  • Une baisse de la part du travail implique-t-elle une hausse des inégalités ?
Il y a bien un lien empirique entre baisse de la part du travail et augmentation des inégalités, l'OCDE estimant qu'un point de moins dans la part du travail correspond à une augmentation de 1,5 points du coefficient de Gini (voir graphique 6 ici), ce qui est beaucoup vu que le Gini varie entre 0% (égalité parfaite) et 100% (un seul individu s'accapare toutes les richesses). Ceci est notamment lié au fait que les inégalités de revenu du capital sont plus fortes que celles du travail, car la propriété du capital est très concentrée, plus en tout cas que la dispersion des niveaux de qualification 3.

En revanche, il n'y a pas de lien entre niveau des inégalités et part du travail, la Suède ayant par exemple une part du travail beaucoup plus faible qu'en France (60% contre 67% selon les mesures de Karabarbounis et Neiman par exemple) même si elle est plus égalitaire.

Enfin il faut garder en tête que la VA se calcule avant impôt et allocations. Son partage n'est donc que le début l'histoire. La France notamment est l'un des pays qui redressent le plus les inégalités de revenu selon l'OCDE.


Qui gagne quoi

L'opposition traditionnelle entre capital et travail, qui est l'une des raisons de l'intérêt pour le partage de la VA, est très réductrice, et la notion implicite de partage juste est illusoire. Par exemple, la part du travail en France a très fortement augmentée durant la Deuxième Guerre, à cause des très importantes destructions de capital. Est-ce pour autant une victoire du travail ? D'autre part, comme le rappellent Acemoglu et Robinson, cette opposition reflète une vision très occidentale du problème : le partage capital-travail sous l'apartheid en Afrique du Sud, par exemple, est le fruit d'une alliance entre certains travailleurs et certains capitalistes (les blancs et les producteurs de matières premières) contre d'autres catégories de travailleurs et de capitalistes (les noirs et les industriels). Rien de monolithique donc.

L'analyse en revanche est beaucoup plus riche si l'on se rend compte qu'un changement dans la répartition de la valeur ajoutée se traduit par un changement dans le niveau des inégalités, à cause de la répartition de la propriété du capital qui est beaucoup plus inégale que la distribution des revenus du travail.

Nous verrons dans un prochain article pourquoi cette situation existe et quelles solutions y apporter (selon deux axes principaux, l'imposition et l'incitation à l'épargne).


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1. La VA est définie de manière très précise par les impôts (qui prélèvent la Taxe sur la Valeur Ajoutée, la TVA). On se permet de s'abstraire de certaines technicalités pour rester concis.

2. On notera que le partage de la VA n'est pas constant dans le temps, contrairement aux principes énoncés par l'économiste britannique Nicholas Kaldor dans les années 50 ou encore aux hypothèses de modélisation de la fonction de production de Cobb-Douglas traditionnellement enseignée.
3. Si on suppose que ces derniers sont les principaux determinants des revenus du travail .

mardi 13 juin 2017

Un petit Ricardo pour l'apéro ?

A l'occasion des deux cent ans des débuts théoriques du libre-échange, le vecteur de cette mondialisation honnie, et pour approfondir le post récent, on procède à un petit rappel du concept d'avantage comparatif (ainsi que de quelques jeux de mots de qualité moyenne vus sur ce site).

Tu sais pas qui ? C'est Ricardo !

Ce bon vieux Ricardo, qui s'était caché
sur une île pendant tout ce temps !

L'anecdote est devenue célèbre (enfin, du moins parmi les économistes) : mis au défi par un mathématicien de citer un mécanisme économique qui correspondait à la réalité sans pour autant être une banalité, l'économiste américain Paul Samuelson cita la théorie de l'avantage comparatif. Cette dernière, énoncée par Ricardo au XIXe siècle, prédit que les pays ont intérêt à se spécialiser dans les productions où ils sont plus efficaces. Il faut aussi bien comprendre que cet avantage est dit comparatif non seulement par la comparaison entre deux pays mais aussi entre deux industries au sein d'un même pays. 


Dans l'exemple canonique (qui fleure bon le XIXe siècle), on considère les échanges commerciaux entre l'Angleterre et le Portugal, qui sont supposés chacun produire du vin et du tissu. C'est parce que l'Angleterre est plus efficace à produire du tissu par rapport à produire du vin et qu'à l'inverse le Portugal est plus efficace à produire du vin que du tissu, que ces pays devraient rationnellement se spécialiser dans le tissu et le vin respectivement, et s'approvisionner chez l'autre pour la quantité manquante.

Illustrons ceci par un exemple chiffré : supposons que chaque travailleur portugais et anglais produit les quantités suivantes de vin (en hectolitres) et de tissu (en m
ètres), en situation d'autarcie, c'est-à-dire en l'absence de commerce international :
Pays/Produit Vin Tissu
Portugal 4 8
Angleterre 2 7

Ici le Portugal a un avantage absolu à la fois dans la production de tissu et de vin, car il produit les deux biens pour moins cher que l'Angleterre (
à salaire égal). Par ailleurs, le Portugal a aussi un avantage comparatif dans la production de vin car chaque travailleur produit 4 / 8 = 0,5 unités de vin pour chaque unité de tissu, alors que l'Angleterre produit seulement 2 / 7 = 0,29 (arrondi). Une autre façon de le voir est de penser qu'une unité de tissu vaut 0,5 unités de vin au Portugal et 0,29 en Angleterre, donc qu'elle vaut plus cher au Portugal qu'en Angleterre, et qu'ainsi l'Angleterre a un avantage comparatif dans la production de tissu.

Par conséquent, dans la théorie de l'avantage comparatif, Ricardo affirme que, en situation de libre-échange, le Portugal a intérêt à se spécialiser dans la production de vin, malgré le fait que ce pays soit capable de produire les deux marchandises pour moins cher que l'Angleterre. Pour enfoncer le clou, il faut donc bien noter l'intuition la plus importante ici : la spécialisation des pays en situation de libre-échange n'est pas nécessairement la conséquence d'un avantage absolu.

Le raisonnement est le suivant : en situation de libre-échange, le Portugal a le choix d'échanger tout ou partie de sa production de vin contre du tissu anglais, ou de tissu contre du vin anglais. En supposant que le prix mondial d'échange de vin contre du tissu s'établit disons à 0,4 (ou n'importe quelle autre valeur entre 0,29 et 0,5), le Portugal peut échanger chaque unité de vin contre 1 / 0,4 = 2,5 unités de tissu au lieu de 1 / 0,5 = 2 unités auparavant. De même l'Angleterre peut obtenir 0,4 unités de vin par unité de tissu contre 0,29 auparavant. Il est donc logique pour le Portugal de se spécialiser dans la production de vin et pour l'Angleterre de se consacrer exclusivement à la production de tissu. On voit aussi que le libre-échange a ici un effet identique à celui d'une nouvelle technologie : suite à l'ouverture commerciale, les travailleurs portugais "produisent" plus de tissu à quantité de travail égale. C'est comme si un nouveau métier à tisser les avait rendus plus productifs.

Simple, non ?

On explique en général ce mécanisme aux étudiants qui débutent en économie. La simplicité et l'ingéniosité de cette théorie convainquent alors la plupart des bienfaits du libre-échange.

De plus, le modèle est généralisable à plus de facteurs et plus de secteurs (les plus matheux pourront s'intéresser à ce papier d'Arnaud Costinot du MIT ou encore celui-ci d'Eaton et Kortum) ce qui le rend relativement adaptable pour l'utiliser dans des représentations plus complexes. Enfin, la théorie de l'avantage comparatif a une certaine validité empirique comme l'ont démontré Arnaud Costinot et Dave Donaldson en 2012 (et voir ici pour de plus amples explications en français).

Ricardo a donc tout pour plaire et constitue la pierre angulaire de la foi des économistes dans le libre-échange. Cependant, cette foi se heurte à l'opinion du reste de la population, pour qui le libre-échange et plus généralement la mondialisation sont sans équivoques des sources de problèmes (voir le post précédent).

Dans l'exposition classique que nous avons illustrée ci-dessus se cachent certaines hypothèses, dont le relâchement, s'il ne remet pas en cause le concept d'avantage comparatif, permettent de raffiner l'analyse des conséquences du libre-échange. Ces hypothèses sont principalement :

  • Concurrence pure et parfaite
  • Analyse statique et donc absence d'interactions stratégiques
  • Travail comme unique facteur de production, et capital humain homogène

Si les deux premiers points ont leur importance et implications propres (économies d'échelle, rôle de l'Etat...), c'est principalement le troisième qui permet de mieux discerner le malaise qu'engendre le libre-échange, notamment sur son aspect le plus fort, celui de la redistribution des richesses. En effet, si tout le monde est égal devant le libre-échange (tous salariés et pas de différence de compétences), tout le monde voit sa situation s'améliorer de la même façon lors de l'ouverture au libre-échange. Or, en ajoutant le capital dans le mix productif et/ou en différenciant entre travailleurs qualifiés ou non, il se trouve que l'ouverture au libre-échange fait que le facteur relativement plus abondant y gagne, tandis que le facteur plus rare y perd. Appliqué aux économies développées, cela veut dire que le capital voit ses revenus augmenter au détriment du travail non qualifié (voir notamment l'effet Stolper Samuelson). Et ce quand bien même la richesse totale augmente...



On conclut ici comme on a ouvert le post : l'avantage comparatif est un concept non-trivial. La preuve s'il en est, nos amis de Dessine-moi l'éco se sont plantés sur leurs explications (il faut considérer les rapports de productivité et non les différences) ! On espère cependant que cette petite discussion aura permis à certains d'y voir plus clair !

samedi 15 avril 2017

CETAcé dit la baleine !

Le libre-échange est-il partout et en tout lieu un bienfait pour les peuples ? Est-il à l'inverse l'incarnation finale du capitalisme dans son expression la plus rapace ? Quand on en parle dans les médias ou en société, il semblerait que les termes de l'alternative ne puissent se poser qu'en mettant les extrêmes face-à-face. Comme on aime bien la subtilité chez Economiam, retour sur un sujet qui passionne les foules à l'approche de la présidentielle 2017.

This is all your fault !

Le libre-échange, oui mais avec Justin !
C'est un thème qui revient de façon sempiternelle : le libre-échange n'a décidément pas bonne presse à l'approche d'élections. Celui-ci est un système économique dans lequel les biens et services peuvent être importés et exportés entre pays, sans restriction, et notamment sans barrières douanières. Du technico-technique donc, qui devrait être assez loin des préoccupations de tous les jours. Cependant il s'agit là d'un sujet qui fait entrer en transe la gauche et l'extrême-droite, et qui fait bégayer les candidats de droite et du centre, comme récemment lors de la signature du CETA (traité de libre-échange avec le Canada).

Parmi les cinq principaux candidats à l'élection présidentielle, Hamon, Mélenchon et Le Pen sont sans ambiguïté contre une extension du libre-échange, tandis que Macron est probablement le seul ouvertement en sa faveur. Quant aux hésitations de Fillon, on peut supposer qu'elles sont tactiques, un peu comme celles d'Hillary Clinton lors de la récente candidature à la présidence des Etats-Unis, elle qui, en tant que ministre, soutenait le TAFTA (traité de libre-échange entre l'Europe et les États-Unis) avant de le renier une fois endossé son costume de candidate. 

Historiquement, le protectionnisme, c'est-à-dire l'opposition au libre-échange, l'emporte plutôt en période de crise, comme Hitler et sa politique d'autarcie dans le sillage de la crise de 1929, ou encore le Smoot Hawley Act au même moment aux Etats-Unis. 

Cependant, même si la dernière crise est bel et bien passée, tout le monde ne s'en est pas sorti de la même façon ce qui expliquerait l'élection de Donald Trump, le Brexit ou encore les scores cumulés d'Hamon, Le Pen et Mélenchon... La faute à qui ? A la mondialisation et au libre-échange il paraît ! 

Vous n'aurez pas ma liberté d'échanger 


Il faut pourtant bien rappeler quelques faits établis concernant le protectionnisme, car celui-ci : 
  • Erode le pouvoir d'achat, à la fois directement (bloquer le made in China augmenterait à coup sûr nos dépenses, de l'habillement à l'électronique en passant par l'ameublement - voir ici pour quelques ordres de grandeur sur la consommation de produits importés) et indirectement (en permettant l'allocation de ressources à des secteurs peu compétitifs) 
  • Protège les rentes des entreprises plutôt que l'emploi. C'est donc aussi une source de lobbying voire de corruption 

On voit donc que les propositions de Le Pen, Mélenchon et Hamon ne sont pas aussi clairement en faveur des classes moyennes et populaires qu'elles prétendent protéger, ni en opposition avec les lobbys qu'elles disent attaquer. 

De plus, d'un point de vue politique voire philosophique, le libre-échange est conçu comme un vecteur de prospérité économique partagée et donc de paix, ce que l'on retrouve dans les mots des pères fondateurs de l'Europe. C'est notamment pour ces raisons que le libre-échange figure en bonne place parmi les programmes de reconstruction d'après-guerre, dont la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier (CECA), ancêtre de l'Union Européenne, ainsi que le General Agreement on Tariffs and Trade (GATT) instauré dans le cadre des accords de Bretton Woods, notamment à l'initiative de Keynes

Un éléphant ça trompe énormément


Cependant, les mutations économiques induites par le libre-échange modifient radicalement le tissu économique d'un pays, ce qu'économistes et politiciens mainstream ont semble-t-il décidé d'ignorer au moment de s'engager dans une libéralisation toujours plus grande du commerce mondial : 
  • Le libre-échange, et plus généralement la mondialisation, seraient pour une large part responsable du transfert des emplois industriels des pays développés vers les pays émergents, notamment la Chine. Comme le montrent David Autor et ses co-auteurs, l'entrée de cette dernière dans l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 2001 aurait contribué à un cinquième du déclin des emplois manufacturier aux Etats-Unis jusqu'à aujourd'hui. Qui plus est, selon certains économistes, cette désindustrialisation est en partie responsable de la stagnation voire de la diminution des revenus des classes moyennes inférieures dans les pays développé
  • Les traités de libre-échange se font au détriment des pays émergents, qui perdent leur souveraineté et ne peuvent pas protéger leurs industries naissantes. Ceux-ci perdent aussi des revenus fiscaux importants qu'ils peinent à remplacer quand les structures de gouvernance ne sont pas en place pour prendre le relais (voir par exemple cette étude de Julia Cagé et Lucie Gadenne) 
  • Les accords internationaux imposent aussi une normalisation (pour permettre des règles équitables entre pays) qui sont parfois une course au moins-disant, en particulier environnemental 

Si les points ci-dessus sont encore contestés par certains, on peut voir que la plupart s'appuient sur des analyses d'économistes réputés, traduisant un changement dans l'approche de la profession par rapport au libre-échange. 

Quant aux nouveaux traités tout juste signés (CETA avec le Canada) ou en cours de négociation (TAFTA avec les Etats-Unis), il est probable, comme l'avance l'économiste Dani Rodrik, que les gains attendus soient marginaux étant donné que la libéralisation est déjà bien avancée entre ces blocs. D'autant plus qu'on nous jette beaucoup de chiffres à la figure dans les discussions sur ces traités, comme autant de poudre aux yeux. Chez Economiam, on a l'impression que les modélisations utilisées sont relativement limitées dans la mesure où il est difficile d'étudier plusieurs marchés simultanément, ainsi que l'impact sur l'économie dans son ensemble. Et l'analyse semble tout aussi ardue pour les accords précédemment mis en place lors des tours successifs de négociation de l'OMC (voir par exemple cette étude exhaustive). 

Psychologie du libre-échange

Qu'on se le dise, il est très clair pour la plupart des économistes que le libre-échange a des effets redistributifs très importants. Mais cependant, il n'est pas sûr qu'ils aient pris le temps d'expliquer ces subtilités aux décideurs politiques. De plus l'enseignement sur ce sujet semble biaisé, avec une intuition construite notamment sur les théories de Ricardo (où il n'y a pas d'effet redistributif), et avec une force de conviction frappante en faveur du libre-échange, comme par exemple dans le livre de cours de Krugman et Obstfeld

Par ailleurs, l'argument de la paix par la prospérité a été malheureusement exagéré. Par exemple, dans son livre La terre est plate, emblématique de l'état d’esprit des années 90 et 2000, le journaliste Thomas Friedman en veut pour preuve que jamais deux pays où MacDo s’est implanté ne se sont déclaré la guerre, thèse depuis invalidée par le conflit entre la Russie et la Géorgie. Et plus fondamental encore, il faut bien se rendre compte que le monde de la Belle Époque était un monde très ouvert, plus que par exemple celui des Trente Glorieuses, sans que cela n'empêche la Première Guerre Mondiale, l’une des plus grosses boucheries de l’histoire de l’humanité. 

Quant au reste de la population, il subit ce qu'on va appeler ici l'effet Merci Patron !, ou de saillance pour le vrai terme technique. En effet les gains mentionnés ci-dessus sont individuellement petits et diffus tandis que les coûts sont supportés par des groupes plus restreints. Et par rapport à la perte d'un emploi quand une usine se délocalise, il est clair qu'on s'en tamponne des T-shirts pas chers

Revenir en arrière est toujours une possibilité, mais chez Economiam on pense que cela ferait coup double sur les perdants du libre-échange, qui commencent par perdre leur emploi avec la libéralisation, avant de voir le renchérissement des importations dû au retour du protectionnisme grignoter leur pouvoir d'achat, sans pour autant que cela leur garantisse de retrouver un emploi. Mais on peut quand même temporiser sur les nouveaux traités, dont, on l'a dit, l'effet agrégé est probablement marginal, en attendant de mettre en place les mesures compensatoires qu'on propose ci-dessous. On pourrait même, au niveau national, conditionner la signature de nouveaux traités par la France à l'évaluation de leur impact sur l'emploi ainsi qu'à la mise en place de mesures de retour vers l'emploi des perdants. 

Pour ce faire, il faut d'une part forger un changement de mentalité des décideurs de demain en insistant beaucoup plus dans leur formation sur les dommages collatéraux qu'occasionne la recherche de l'efficacité économique de long terme. D'autre part, il faut des mesures d'accompagnement (sur la formation et l'assurance chômage) de même que des mesures de compensation (formule pollueur-payeur pour les fermetures d'usine) face à cette destruction créatrice accélérée.

Pour conclure, de la même façon que le capitalisme des XIXe et XXe siècles avait besoin d'être sauvé (par Keynes) pour survivre après la crise de 1929, la mondialisation et le libre-échange ont besoin de se réinventer pour continuer de permettre l'existence d'un monde ouvert et prospère.

jeudi 30 mars 2017

La Gauche est-elle Frontiste ?

La réponse est bien sûr non. Mais ce titre provocateur traduit cependant une réalité inquiétante : médias et intervenants de Gauche s'attaquent relativement peu à Marine Le Pen alors qu'approche le premier tour de la Présidentielle.

Osons causer, sélectivement

Les conséquences d'un vote pour Le Pen ne sont que trop rarement analysées par la Gauche dans cette campagne depuis début 2017 :
Une bonne bouille
  • La chaîne Youtube "Osons Causer" se fend de deux vidéos sur Macron ou Fillon (avec le soutien de Médiapart), mais aucune sur Marine Le Pen. Celle sur "Macron, le candidat de la finance", met un avant un livre titré Les candidats du système, reprenant ainsi indirectement les thèmes complotistes du FN (sans préjuger du contenu réel du livre).
  • Les Économistes Atterrés ont immédiatement publié une note d'analyse sur le programme de Macron en mars mais rien sur celui de Marine Le Pen.
  • Frédéric Lordon a une vidéo de février sur "Macron l'hydroponique" mais rien de récent sur Le Pen
  • Quant à Médiapart, on ne peut pas dire qu'ils soient silencieux sur Le Pen, mais à mon sens, mettre sur un même pied le lien de Macron avec le monde des affaires et les affaires judiciaires de la présidente du FN me semble de mauvaise foi. D'autant que le choix de titre d'une de leurs interviews récentes "Marine Le Pen n'est pas libre" pourrait maladroitement générer de la sympathie pour la candidate frontiste.

Cette liste n'a rien d'exhaustif et il y a bien sûr des exceptions mais on pense chez Economiam qu'elle est représentative.

La xénophobie n'est pas une valeur de Gauche

Certains mettent dos-à-dos les programmes économiques de Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon. Ce n'est pas ce qu'on pense chez Economiam car, même si ils se rejoignent sur nombres de points (rejet du libre-échange, relocalisation de la production...), les motifs comptent : le programme de Le Pen est clairement guidé par la peur et le rejet de l'autre, tandis que celui de Mélenchon prend garde à la tolérance. Et je ne pense pas qu'un vrai gauchiste puisse être en aucun cas raciste ou xénophobe, c'est quasiment antithétique. Il n'y a qu'à voir les prises de position de Mélenchon sur la déchéance de nationalité ou récemment sur la clause Molière. Et puis Lordon et Médiapart étrillent régulièrement Le Pen.

Malgré cela, pourquoi cet angle d'attaque dans la dernière ligne droite avant le premier tour ?

Un argument mis en avant est que Macron (et à plus forte raison Fillon) serait un marchepied pour le vote FN. Mais si on croit à ceci, il faut quand même prendre les choses dans l'ordre et s'attaquer au FN en premier lieu, puis ensuite au marchepied !

Ainsi, chez Economiam, on suspecte que ce silence s'explique en partie par le même entre-soi sociologique qui a fait que le Brexit et Trump ont été des surprises (pour certains), notamment les grands médias. Quand toute source de réflexion provient des mêmes catégories socio-professionnelles (supérieures), démographiques (urbaines), forcément on perd un peu en recul. Et ça donne l'impression que certains s'accommoderaient mieux de la candidate du premier parti parmi les ouvriers et les jeunes, que d'un candidat ouvert sur le monde mais libéral...

Alors, pour les gars d'Osons Causer, à quand une vidéo pour démonter le Grand Remplacement ?