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samedi 15 avril 2017

CETAcé dit la baleine !

Le libre-échange est-il partout et en tout lieu un bienfait pour les peuples ? Est-il à l'inverse l'incarnation finale du capitalisme dans son expression la plus rapace ? Quand on en parle dans les médias ou en société, il semblerait que les termes de l'alternative ne puissent se poser qu'en mettant les extrêmes face-à-face. Comme on aime bien la subtilité chez Economiam, retour sur un sujet qui passionne les foules à l'approche de la présidentielle 2017.

This is all your fault !

Le libre-échange, oui mais avec Justin !
C'est un thème qui revient de façon sempiternelle : le libre-échange n'a décidément pas bonne presse à l'approche d'élections. Celui-ci est un système économique dans lequel les biens et services peuvent être importés et exportés entre pays, sans restriction, et notamment sans barrières douanières. Du technico-technique donc, qui devrait être assez loin des préoccupations de tous les jours. Cependant il s'agit là d'un sujet qui fait entrer en transe la gauche et l'extrême-droite, et qui fait bégayer les candidats de droite et du centre, comme récemment lors de la signature du CETA (traité de libre-échange avec le Canada).

Parmi les cinq principaux candidats à l'élection présidentielle, Hamon, Mélenchon et Le Pen sont sans ambiguïté contre une extension du libre-échange, tandis que Macron est probablement le seul ouvertement en sa faveur. Quant aux hésitations de Fillon, on peut supposer qu'elles sont tactiques, un peu comme celles d'Hillary Clinton lors de la récente candidature à la présidence des Etats-Unis, elle qui, en tant que ministre, soutenait le TAFTA (traité de libre-échange entre l'Europe et les États-Unis) avant de le renier une fois endossé son costume de candidate. 

Historiquement, le protectionnisme, c'est-à-dire l'opposition au libre-échange, l'emporte plutôt en période de crise, comme Hitler et sa politique d'autarcie dans le sillage de la crise de 1929, ou encore le Smoot Hawley Act au même moment aux Etats-Unis. 

Cependant, même si la dernière crise est bel et bien passée, tout le monde ne s'en est pas sorti de la même façon ce qui expliquerait l'élection de Donald Trump, le Brexit ou encore les scores cumulés d'Hamon, Le Pen et Mélenchon... La faute à qui ? A la mondialisation et au libre-échange il paraît ! 

Vous n'aurez pas ma liberté d'échanger 


Il faut pourtant bien rappeler quelques faits établis concernant le protectionnisme, car celui-ci : 
  • Erode le pouvoir d'achat, à la fois directement (bloquer le made in China augmenterait à coup sûr nos dépenses, de l'habillement à l'électronique en passant par l'ameublement - voir ici pour quelques ordres de grandeur sur la consommation de produits importés) et indirectement (en permettant l'allocation de ressources à des secteurs peu compétitifs) 
  • Protège les rentes des entreprises plutôt que l'emploi. C'est donc aussi une source de lobbying voire de corruption 

On voit donc que les propositions de Le Pen, Mélenchon et Hamon ne sont pas aussi clairement en faveur des classes moyennes et populaires qu'elles prétendent protéger, ni en opposition avec les lobbys qu'elles disent attaquer. 

De plus, d'un point de vue politique voire philosophique, le libre-échange est conçu comme un vecteur de prospérité économique partagée et donc de paix, ce que l'on retrouve dans les mots des pères fondateurs de l'Europe. C'est notamment pour ces raisons que le libre-échange figure en bonne place parmi les programmes de reconstruction d'après-guerre, dont la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier (CECA), ancêtre de l'Union Européenne, ainsi que le General Agreement on Tariffs and Trade (GATT) instauré dans le cadre des accords de Bretton Woods, notamment à l'initiative de Keynes

Un éléphant ça trompe énormément


Cependant, les mutations économiques induites par le libre-échange modifient radicalement le tissu économique d'un pays, ce qu'économistes et politiciens mainstream ont semble-t-il décidé d'ignorer au moment de s'engager dans une libéralisation toujours plus grande du commerce mondial : 
  • Le libre-échange, et plus généralement la mondialisation, seraient pour une large part responsable du transfert des emplois industriels des pays développés vers les pays émergents, notamment la Chine. Comme le montrent David Autor et ses co-auteurs, l'entrée de cette dernière dans l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 2001 aurait contribué à un cinquième du déclin des emplois manufacturier aux Etats-Unis jusqu'à aujourd'hui. Qui plus est, selon certains économistes, cette désindustrialisation est en partie responsable de la stagnation voire de la diminution des revenus des classes moyennes inférieures dans les pays développé
  • Les traités de libre-échange se font au détriment des pays émergents, qui perdent leur souveraineté et ne peuvent pas protéger leurs industries naissantes. Ceux-ci perdent aussi des revenus fiscaux importants qu'ils peinent à remplacer quand les structures de gouvernance ne sont pas en place pour prendre le relais (voir par exemple cette étude de Julia Cagé et Lucie Gadenne) 
  • Les accords internationaux imposent aussi une normalisation (pour permettre des règles équitables entre pays) qui sont parfois une course au moins-disant, en particulier environnemental 

Si les points ci-dessus sont encore contestés par certains, on peut voir que la plupart s'appuient sur des analyses d'économistes réputés, traduisant un changement dans l'approche de la profession par rapport au libre-échange. 

Quant aux nouveaux traités tout juste signés (CETA avec le Canada) ou en cours de négociation (TAFTA avec les Etats-Unis), il est probable, comme l'avance l'économiste Dani Rodrik, que les gains attendus soient marginaux étant donné que la libéralisation est déjà bien avancée entre ces blocs. D'autant plus qu'on nous jette beaucoup de chiffres à la figure dans les discussions sur ces traités, comme autant de poudre aux yeux. Chez Economiam, on a l'impression que les modélisations utilisées sont relativement limitées dans la mesure où il est difficile d'étudier plusieurs marchés simultanément, ainsi que l'impact sur l'économie dans son ensemble. Et l'analyse semble tout aussi ardue pour les accords précédemment mis en place lors des tours successifs de négociation de l'OMC (voir par exemple cette étude exhaustive). 

Psychologie du libre-échange

Qu'on se le dise, il est très clair pour la plupart des économistes que le libre-échange a des effets redistributifs très importants. Mais cependant, il n'est pas sûr qu'ils aient pris le temps d'expliquer ces subtilités aux décideurs politiques. De plus l'enseignement sur ce sujet semble biaisé, avec une intuition construite notamment sur les théories de Ricardo (où il n'y a pas d'effet redistributif), et avec une force de conviction frappante en faveur du libre-échange, comme par exemple dans le livre de cours de Krugman et Obstfeld

Par ailleurs, l'argument de la paix par la prospérité a été malheureusement exagéré. Par exemple, dans son livre La terre est plate, emblématique de l'état d’esprit des années 90 et 2000, le journaliste Thomas Friedman en veut pour preuve que jamais deux pays où MacDo s’est implanté ne se sont déclaré la guerre, thèse depuis invalidée par le conflit entre la Russie et la Géorgie. Et plus fondamental encore, il faut bien se rendre compte que le monde de la Belle Époque était un monde très ouvert, plus que par exemple celui des Trente Glorieuses, sans que cela n'empêche la Première Guerre Mondiale, l’une des plus grosses boucheries de l’histoire de l’humanité. 

Quant au reste de la population, il subit ce qu'on va appeler ici l'effet Merci Patron !, ou de saillance pour le vrai terme technique. En effet les gains mentionnés ci-dessus sont individuellement petits et diffus tandis que les coûts sont supportés par des groupes plus restreints. Et par rapport à la perte d'un emploi quand une usine se délocalise, il est clair qu'on s'en tamponne des T-shirts pas chers

Revenir en arrière est toujours une possibilité, mais chez Economiam on pense que cela ferait coup double sur les perdants du libre-échange, qui commencent par perdre leur emploi avec la libéralisation, avant de voir le renchérissement des importations dû au retour du protectionnisme grignoter leur pouvoir d'achat, sans pour autant que cela leur garantisse de retrouver un emploi. Mais on peut quand même temporiser sur les nouveaux traités, dont, on l'a dit, l'effet agrégé est probablement marginal, en attendant de mettre en place les mesures compensatoires qu'on propose ci-dessous. On pourrait même, au niveau national, conditionner la signature de nouveaux traités par la France à l'évaluation de leur impact sur l'emploi ainsi qu'à la mise en place de mesures de retour vers l'emploi des perdants. 

Pour ce faire, il faut d'une part forger un changement de mentalité des décideurs de demain en insistant beaucoup plus dans leur formation sur les dommages collatéraux qu'occasionne la recherche de l'efficacité économique de long terme. D'autre part, il faut des mesures d'accompagnement (sur la formation et l'assurance chômage) de même que des mesures de compensation (formule pollueur-payeur pour les fermetures d'usine) face à cette destruction créatrice accélérée.

Pour conclure, de la même façon que le capitalisme des XIXe et XXe siècles avait besoin d'être sauvé (par Keynes) pour survivre après la crise de 1929, la mondialisation et le libre-échange ont besoin de se réinventer pour continuer de permettre l'existence d'un monde ouvert et prospère.

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