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mardi 6 novembre 2012

Le tonneau des Danaïdes

Repost du 23/09/2011 10h42

Une comédie familiale, qui tient plus du vaudeville, se déroule maintenant en Europe. Après la démission d’Axel Weber, Jürgen Starck a lui aussi quitté la Banque Centrale Européenne, semant de plus en plus le trouble sur la capacité (et la volonté) de l’Atlas allemand de soutenir la politique européenne. Mais, dans cette affaire, les Français ne sont pas plus décisifs…

Comme dirait Coluche

C’est l’histoire d’un mec, un peu roublard, qui voulait partir en vacances avec sa famille. Comme il n’est pas bien riche, pour ce faire, il va voir son banquier, qui lui prête un peu plus que ce dont il a besoin. Ses frères et sœurs, tout heureux de le voir être du voyage, ne posent pas trop de questions quant à la source des fonds.

Mais la bise est venue, et le mec un peu roublard n’a pas de quoi rembourser. Sa femme et ses enfants ne sont pas contents de se serrer la ceinture, surtout qu’ils n’ont pas l’impression d’avoir autant profité des vacances que le mec roublard.

Comme la famille c’est  la famille, les frères et sœurs se cotisent pour le tirer de l’ornière. Mais ce n’est pas de gaieté de cœur, alors ils le titillent un peu. Sauf que comme sa femme et ses enfants refusent d’abandonner leurs habitudes (après tout ce n’est pas de leur faute si tout cela arrive), bah le mec roublard a toujours du mal à payer ses dettes. Il faut dire qu’il en a beaucoup. En plus, il travaille, mais pour une raison quelconque, il n’arrive pas à toucher l’intégralité de son salaire, et visiblement, ça prendra du temps pour résoudre ce problème.

Bien sûr, il y a aussi les banques, mais pour elles, le mec roublard c’est pas de la famille, donc elles lui prêtent de moins en moins d’argent avec un taux de plus en plus prohibitif.
Alors que faire: ne pas rembourser la banque ? Cela donnerait une réputation de mauvais payeurs aux frères et sœurs, et ils auraient eux-mêmes plus de mal à emprunter pour acheter cet appart dont ils ont envie depuis des années. Ca serait injuste, surtout qu’ils n’y sont pour rien, c’est juste qu’ils aiment leur frère.

Interdire les sorties piscine et cinéma aux enfants, et ne plus payer de dîner romantique à madame ? Possible, mais c’est encore trop injuste, ils ont rien demandé, et en plus ils ont pas eu de homard pendant ces fameuses vacances, eux.

Alors vendre les meubles ? C’est dommage on y tient, le vase de grand-mère, c’est dommage quand même…

Boucher les trous

Evidemment dans le rôle du mec, il s’agit bien de la Grèce. La balle est maintenant dans le camp des politiques. Stop à la frilosité, stop aux démissions absurdes. Les pays forts de la zone euro doivent prendre leurs responsabilités. La Banque Mondiale, par la voix de son président (des gens certainement plus compétents que moi), ont lancé le même appel, le 16 septembre:

«A moins que l’Europe, le Japon et les Etats-Unis ne commencent à prendre leurs responsabilités, ils risquent non seulement d’entrer en crise, mais d’entraîner l’économie mondiale avec eux. […] Ils ont procrastiné pendant trop longtemps avant de prendre les décisions difficiles, limitant les possibilités à une poignée de choix douloureux.»

Par ailleurs, il faut aussi souligner que le répit semble vouloir venir de Chine, qui se dit prête à acheter de la dette de pays européens en difficulté. Il semblerait que les Chinois aient compris l’importance de la stabilité économique mondiale pour leur propre fonctionnement (ce qui est bien sûr facilité par leurs réserves monétaires imposantes). Ceci est quelque chose que les Britanniques, s’abritant comme un cache-misère derrière la livre, ne semblent pas vouloir comprendre, et se lavent les mains de tous problème sur «le Continent».

Malheureusement, ceux qui vont subir le plus sont donc les Grecs. Le FMI, la BCE et la Commission Européenne exigent maintenant que la Grèce remplisse des pré-requis encore plus drastiques qu’auparavant. Entre autres, le gouvernement veut baisser le montant de la retraite de 1200€ et 100,000 employés du secteur public vont bientôt être au chômage technique. Evidemment, tout ça ne peut pas se faire dans la douceur, Athènes est paralysée. Hier, aucun transport en commun ne circulait, pas de vols ni de taxis et des manifestations d’enseignants congestionnaient la ville.

Le seul moyen de sortir la tête haute de cette crise, c’est la solidarité et le partage de la douleur. Même si c’est trop injuste pour tout le monde. Au final, ce sont des choix que nos dirigeants vont devoir faire, dont ils devront prendre la  responsabilité devant leurs électeurs. Nous allons sûrement en subir les conséquences, mais c’est bien parce que l’Europe n’est pas qu’une construction économique ou une chimère d’après-guerre. C’est une grande famille, et on doit en prendre soin, même si le frère en question est un boulet.

Les AAAgences de notation font le BBBranle-bas

Repost du 29/08/2011 10h52

On l’a vu pendant cet été, les médias se sont beaucoup excités sur l’abaissement de la note des Etats-Unis, prédisant un cataclysme économique. Les marchés ont effectivement tremblé mais pas pour cette raison…

 

Juge, jury – bourreau ?

Mine de rien, les agences de notation existent depuis un bout de temps : les trois principaux acteurs que sont Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch ont été fondés depuis au moins le début du XXe siècle. Elles ont pour but d’estimer la qualité de la dette émise par diverses entités au travers d’une note. Elles utilisent des conventions différentes, mais pour simplifier, un niveau AAA correspond à de la dette sans risque (comme celle de l’Allemagne par exemple), et les notes décroissent jusqu’à l’échelon le plus bas, D, quand l’émetteur a déjà fait défaut. En particulier ces notes sont utilisées pour un certain nombre de règles dans le domaine financier. Les trois agences susnommées ont donc un statut quasi officiel aux yeux des régulateurs américains et européens.

Il s’ensuit qu’elles ont un pouvoir énorme sur le destin de différents acteurs économiques. Le contrôle prudentiel impose par exemple aux assureurs et aux fonds de retraite de n’investir que dans de la dette notée BBB et au dessus (appelée investment grade – en dessous on parle de dette poubelle, en anglais des junk bonds). En particulier une entreprise qui passerait cette frontière serait doublement touchée, et serait d’autant plus poussée vers la faillite. Mais qu’en est-il des Etats-Unis?

Full faith and credit…

Car effectivement, ca fait des années qu’on parle du rythme de consommation effréné des Américains, et de l’endettement qui soutient cette demande. Passé la crise, cet endettement est passé des mains des banques à celui de l’Etat fédéral qui se retrouve devant la nécessité de couper les coûts. Un grand nombre de projections prédisent que la dette américaine dépassera les 100% du PIB (c’est-à-dire l’intégralité des revenus du pays) à court terme. Pour pouvoir faire face à ses obligations, l’Etat américain a dû relever le niveau d’endettement qu’il s’est lui-même fixé. On l’a vu début août, cette procédure a fait l’objet d’intenses négociations à cause de la pression  des Républicains. Et c’est en particulier cette incertitude politique qui a amené S&P à baisser la note des USA.

Mais si on y regarde de plus près, ce n’est pas parce qu’il y a eu des discussions autour des concessions pour effectuer le relèvement du plafond qu’il y avait une chance que celui-ci n’ait pas lieu. Les deux autres agences ont par ailleurs confirmé la note maximale, l’une d’elle affirmant considérer « les politiques mises en place plutôt que les discussions les précédant ». D’autres ont aussi réaffirmé leur infaillible foi en l’Amérique, surtout Warren Buffet, qui non seulement trouve ridicule l’idée d’abaisser la note des Etats-Unis mais au contraire dit qu’il faudrait lui donner un quadruple A! Malgré tout, on peut se demander si « l’Oracle d’Omaha » ne commence pas à s’identifier un peu trop à son surnom, ou encore si ce n’est pas de la méthode Coué, car son investissement principal, c’est avant tout les Etats-Unis…

Un message à caractère informatif

Venons en maintenant au rôle (supposé) des agences de notations dans la débâcle des marchés mi-août. Selon un certain nombre de commentateurs, c’est l’annonce de S&P qui aurait précipité le vent de panique qui a soufflé. Et ces mêmes commentateurs de mettre en doute la crédibilité des agences, prenant pour exemple les erreurs, monumentales il faut le souligner, des celles-ci, au sujet des produits titrisés qui ont été au cœur de la crise de 2008.

Cependant, il est important de voir que les notes sur la dette souveraine sont basées sur des informations publiques contrairement aux notes sur produits titrisés. Ce sont donc deux branches séparées: d’un côté, l’agence de notation agît en prestataire de services, rémunéré par les émetteurs des actifs, avec un accès privilégié aux données sensibles des portefeuilles ; les notes sont donc censées avoir une valeur informationnelle importante  (mais on l’a vu, elles étaient souvent erronées). De l’autre, l’agence de notation est un observateur, un météorologue presque, dont le rôle particulier est surtout dicté par le titre qui leur a été accordé par les US. Par ailleurs, leur performance dans ce domaine a été très bonne. Comme l’a dit The Economist, « l’abaissement de la note n’a pas été considéré comme apportant des informations nouvelles concernant la solidité financière des Etats-Unis ».

C’est donc une erreur de penser que cet événement a directement une valeur pour les investisseurs. Il peut cependant exister un certain nombre de dispositions autour de la dette (appelées covenant en Anglais), qui régissent les droits et devoirs de l’emprunteur et du prêteur, en particulier par rapport aux notes. Celles-ci ont parfois des conséquences inattendues, sous forme de prophétie auto-réalisatrices. Elles peuvent créer une panique car elles sont très difficiles à recenser, et que donc il est très difficile d’estimer leur impact potentiel.

Malgré tout, à mon sens, cet impact devrait être proche du néant : les Etats-Unis ont une dette AAA depuis tellement longtemps qu’il est douteux qu’il y ait des obligations spéciales vis-à-vis des obligations américaines à une échelle vraiment importante. La panique est probablement plus due aux nouvelles économiques moroses des deux côtés de l’Atlantique, ainsi qu’au manque de liquidité caractéristique du mois d’août. Et enfin, contrairement aux rumeurs colportées ici ou là, la France va bien et conserve une assise financière solide!
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Pour plus d’informations voir l’excellente interview de Rama Cont dans Le Monde.

Argent, trop cher!

Repost du 29/06/2011 11h31

« L’inflation augmente! Tout est plus cher! C’est le pétrole! C’est l’euro! Le panier de la ménagère ne veut rien dire! Mon pouvoir d’achat s’effondre! » Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’inflation est probablement l’indicateur économique qui déchaîne le plus les passions, et pour cause: il touche directement au portefeuille.

C’est un phénomène curieux, qui existe possiblement depuis l’invention de la monnaie, à la fois psychologique et éminemment rationnel. Les empereurs romains sont les premiers à expérimenter avec la manipulation de la monnaie, en ajoutant progressivement une quantité de plus en plus importante de métal quelconque dans les pièces d’or. Mais les citoyens n’étaient pas dupes et ça a lamentablement raté à chaque fois…

De nos jours, l’inflation est une donnée que les autorités politiques et économiques tiennent absolument à maîtriser, puisqu’on peut tout d’abord la comparer à une taxe, sur les plus pauvres et sur les épargnants, car elle diminue le pouvoir d’achat et diminue la valeur de l’argent disponible. Ensuite, une inflation forte sur le long terme entraîne une perte de confiance dans la monnaie, faisant croître l’économie parallèle et, poussée à certains extrêmes, brisant le tissu social. On l’a vu dans l’Allemagne des années 30 et dans le Zimbabwe d’aujourd’hui, l’hyperinflation entraîne la ruine du plus grand nombre, préservant les quelques privilégiés qui disposent de leurs avoirs en monnaie étrangère.

Indice, en bas de votre écran

Par définition, l’inflation est tout simplement le taux d’accroissement des prix de ce que nous consommons. Là se posent déjà deux problèmes: de quels prix parle-t-on, et de quelle consommation s’agit-il au juste? En France, c’est l’Insee qui se charge de mesurer l’Indice des Prix à la Consommation (IPC), à partir duquel on détermine l’inflation. Il est calculé en relevant les prix affichés dans les magasins d’un certain nombre de villes en France, ainsi que les prix des fournisseurs de services (électricité, gaz, téléphone) et des vendeurs par correspondance, et ce à qualité constante. L’Insee se targue d’une couverture de 95% de la consommation en France, mais exclut le prix d’achat d’un logement (qui est plutôt considéré comme un actif au même titre qu’une action, que comme un produit de consommation).  Eco89 propose un petit question-réponse intéressant pour plus de détails, et bien sûr, l’Insee met à disposition une bonne quantité d’informations sur son site.

Un certain nombre de critiques ont été adressées à l’IPC, en premier lieu du point de vue de la méthodologie. Passons sur le fait que mathématiquement, il semblerait que la formule produise un biais. Le problème principal à mon sens et que c’est une moyenne qui ne reflète pas forcément nos besoins et consommations particuliers (comme le souligne Le Figaro, 40% des Français payent un loyer, qui représente environ 20% des revenus de ceux-ci, tandis que les dépenses logement ont un poids de 6% dans l’IPC). Depuis 2007, l’Insee nous permet de calculer notre propre indice des prix, pour tenir compte de sa consommation propre de pizzas, de clopes ou d’engrais chimique. Cependant, le système reste opaque, car pour éviter les possibles manipulations, l’Insee ne publie que le strict nécessaire, ce qui forcément ne favorise pas la confiance. Ailleurs dans le monde, les soupçons planent souvent sur les résultats officiels, et nombre d’initiatives privées fournissent leur propre mesure, locale (comme par exemple en Argentine où plus personne ne regarde le chiffre du gouvernement) ou globale (comme le Billion Prices Project qui suit tous les jours les prix des vendeurs en ligne).

Autre source de conflit, l’indice officiel est calculé «à qualité constante», c’est- à-dire que l’office statistique se débrouille (via ce qu’on appelle une régression hédoniste) pour rendre comparable ce qui ne l’est plus du fait par exemple du progrès technique. Ceci est surtout sensible dans le secteur de la technologie (à caractéristiques techniques et performance constantes, le prix des ordinateurs a baissé au cours du temps), mais est applicable aussi aux voitures par exemple.

On voit donc pourquoi l’Insee dit que le pouvoir d’achat n’a pas baissé alors que les médias répètent à l’envie qu’on devient plus pauvre de jour en jour : un cadre supérieur peut partir en weekend plus souvent et pour moins cher (avec Easyjet) et s’équiper en électronique performante pour le même prix qu’avant (car un ordinateur deux fois plus puissant coûte le même prix qu’avant). Pendant ce temps, la personne dont les revenus sont plus modérés, voit juste le prix de sa nourriture et de ses frais de transports augmenter, rognant ses dépenses discrétionnaires. Elle voit aussi que ça lui fait une belle jambe que les PC soient plus puissants au même prix : elle n’a pas les moyens de s’en acheter un de toute façon…

A Monetary History of the United States, 1867-1960

Qu’est-ce qui cause l’inflation? Que fait l’État là-dedans? Et l’OPEP? L’explication classique de Milton Friedman, économiste libéral de l’Université de Chicago, et un des parrains de l’économie monétaire, est que l’inflation est causée par un trop-plein d’argent, faisant face à une quantité insuffisante de biens (c’est peut-être plus clair en version originale : “too much money chasing too few goods.”) La raison pour laquelle il pourrait y avoir trop d’argent dans le système est que les billets que nous avons dans notre portefeuille ne sont adossés à rien, contrairement aux billets de nos glorieux ainés, qui pouvaient être échangés contre de l’or (puis des dollars avec Bretton Woods). Depuis 1971, la seule chose qui fait que ces bouts de papier ont de la valeur, c’est la certitude que quelqu’un les acceptera demain.

Par ailleurs, l’offre et la demande n’ont donc pas d’influence à long terme, car il y aura toujours un retour au prix d’équilibre. La quantité d’argent dans le système est donc l’unique déterminant de l’inflation pour les économistes, et cette masse monétaire est contrôlée par la banque centrale. D’où l’insistance pour l’indépendance de celle-ci, car généralement les politiques font un mauvais usage de cette manette (c’est donc bien Mugabe qui est derrière l’inflation au Zimbabwe). Cependant les économistes ne sont pas aveugles et voient bien qu’au jour le jour, le prix du pétrole a un impact direct sur le portefeuille via le prix de l’essence, mais ils ne considèrent ceci que comme un choc temporaire, n’affectant pas l’inflation «de fond», c’est-à-dire sa tendance à long terme. En particulier la Réserve Fédérale américaine base sa politique sur la «core inflation», en excluant le prix de l’énergie et de la nourriture, dont les déterminants principaux sont l’offre et la demande de court terme.

Tous unis contre la vie chère

Ainsi les pouvoirs publics prennent la responsabilité de contenir l’inflation. En général, celle-ci est dévolue à la banque centrale, comme on le disait plus haut, qui de nos jours agit sur la masse monétaire via le contrôle des taux d’intérêt à court terme. Cependant, les économistes ne voient donc pas les chocs inflationnistes dus au pétrole par exemple comme des déterminants réels de l’inflation, et se refusent à agir sur cette base. Or, comme l’a dit si habilement Keynes, qui est l’autre parrain de l’économie monétaire, «in the long run we’re all dead». Le gouvernement prend donc souvent à sa charge toutes sortes de palliatifs et de politiques de sensibilisation. Pour exemple, la Malaisie avait lancé dans les années 90 une large campagne de publicité appelée Inflasi 0% (0% d’inflation) pour responsabiliser les gens vis-à-vis de leur consommation. Si je ne me trompe pas, ça n’a pas très bien marché, ce qui a conduit l’État à intervenir plus directement en exerçant des contrôles sur les prix, dont ceux de l’essence. Plus près de nous dans l’espace, les États occidentaux ont beaucoup fait joujou avec l’Inflation avant la crise pétrolière. L’intervention de l’État et le rôle de la banque centrale sont donc le sujet de deux prochains articles sur l’inflation.

A l’Intérieur du Produit

Repost du 13/05/2011 10h48

Le débat se fait de plus en plus important autour de la notion de croissance et de son indicateur principal, le Produit Intérieur Brut. Se fixe-t-on les bons objectifs en se focalisant sur X % de croissance annuelle du PIB ? Que fait-on du bien-être ? 

Les Etats occidentaux s’interrogent de plus en plus sur ce sujet, et après la France et le rapport Stiglitz, le Royaume-Uni a lancé en 2010 le National Well Being Project (Projet national sur le bien-être). Petit état des lieux…

Que ma joie demeure

L’Insee définit le PIB de plusieurs façons, mais la plus pertinente à cet article est celle qui le comptabilise comme la somme des valeurs ajoutées, c’est-à-dire la somme des créations de richesse au cours de l’année. Cette valeur est créée par la production, via un prix de vente supérieur aux prix des facteurs de productions (matières premières, travail…) La valeur ajoutée n’est pas forcément une quantité facile à mesurer, en particulier pour les services ou pour le secteur financier, mais elle suit une nomenclature bien précise, fixée par les offices statistiques. De la comptabilité donc, normalisée au niveau international, ce qui facilite les comparaisons.

Mais au-delà de son côté pratique, pourquoi une telle omniprésence de cet indicateur? De quoi nous informe-t-il? En effet, le fait en lui-même d’être riche n’est pas un besoin primaire de l’être humain. Le PIB est donc utilisé plutôt comme un indicateur du bien-être dans la conduite des politiques publiques.

Cependant, le bât blesse déjà, car il n’y a bien sûr pas équivalence. Certaines activités comme le travail bénévole (distribuer la soupe populaire, bloguer sur Zoomout), qu’il est raisonnable de supposer bénéfique à la société ne sont pas incluses dans le PIB, car elles n’ont pas de valeur monétaire par définition. La pollution en revanche, ainsi que toutes les externalités négatives, peuvent être incluses dans la valeur ajoutée, comme par exemple dans le cas de la déforestation de la jungle amazonienne pour revendre le bois ou y construire des autoroutes (avant de planter de quoi nourrir du bétail).

Pourtant si cet indicateur est grossier, tout n’est cependant pas juste bon à jeter, car la croissance est tout de même fortement corrélée à l’amélioration des conditions de vie : la Chine croît depuis Deng Xiao Ping à un rythme effréné de 10% environ par an, et ceci a permis de sortir de la pauvreté des centaines de millions de Chinois. En France, durant les Trente glorieuses, la prospérité s’est traduite par des gains en termes d’espérance de vie, d’éducation ou de protection sociale. De plus, l’argent est fongible, c’est-à-dire qu’il permet d’acheter indifféremment tout type de bien ou service. Ainsi, pour les gouvernements des démocraties occidentales, viser à un accroissement permanent du PIB est le meilleur moyen de permettre à leurs citoyens de répondre librement à leurs aspirations (concernant certes tout ce qui a une valeur monétaire).

Les conclusions des grands sages

De façon incongrue (mais pas illogique), la notion de considérer le bonheur plutôt que la production a été explorée en premier lieu par le Bhoutan et son Gross National Happiness. Cependant la tendance dominante consiste plutôt à apporter des compléments d’information au lieu de remplacer purement et simplement le PIB. L’approche récemment consiste donc à considérer des indicateurs alternatifs du bien-être. Les initiatives françaises (Stiglitz et consorts) et britanniques vont dans ce sens.

Le rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi aborde le problème sous trois aspects : monétaire, non-monétaire (la qualité de vie) et enfin la pérennité (économique et écologique). Sans rentrer trop dans les détails du rapport (qui fait un peu moins de 300 pages), la commission recommande en particulier de remettre l’accent sur les ménages (le PIB ne tient compte, comme on l’a dit, que de la production) et donc sur les variables les plus importantes pour eux, en l’occurrence les revenus et la consommation. Ensuite, la commission considère comme un problème fondamental le fait que le PIB soit un indicateur moyen, qui ne reflète pas les écarts de richesse dans la population. C’est ce qui se passe en Chine une fois encore, car quand bien même un nombre gargantuesque de personnes sont sortis de la pauvreté, un petit nombre a dans le même temps fait exploser son portefeuille, bien loin de l’idéal communiste supposé de la République Populaire. Une mauvaise redistribution des richesses est clairement problème important de politiques publiques.

Quant à la notion de développement durable, elle n’est pas révolutionnaire, même du point de vue de l’économiste. Il s’agit d’un problème classique d’optimisation intertemporelle, où il faut s’assurer de faire les bons choix maintenant pour optimiser ses possibilités dans le futur. La vraie recommandation est l’utilisation d’indicateurs pour mesurer tout ça, mais il y a un fort potentiel de recyclage de concepts marketings (halieutique par ci, halieutique par là).

La vraie nouveauté se situe dans la nécessité de créer des mesures subjectives fiables du bien-être. Car pour jauger ce dernier, on peut bien sûr essayer de mesurer ce qui en participe (éducation, santé…), ou on peut tout simplement demander aux gens ce qu’ils en pensent. Le rapport retient en particulier une classification à trois dimensions:
  • Evaluation de la façon dont on est satisfait de sa vie (de manière générale)
  • Présence de sentiments positifs
  • Absence de sentiments négatifs
Enfin Amartya Sen, contributeur au rapport, propose, en accord avec son thème de prédilection qu’est la liberté, de considérer le champ des possibles qui s’ouvrent à l’individu, c’est-à-dire dans quelle mesure l’individu peut se choisir un destin auquel il accorde de la valeur. Cela dit en passant, je ne suis pas très sûr de comment mesurer ça, mais c’est un beau concept philosophique.

Tout ça, c’est dans la tête

Concernant les évaluations subjectives, une étude de l’économiste américain Richard Easterlin trouve pourtant une importante limite à cette approximation PIB/bien-être. Trente ans durant, celui-ci a posé la même simple question à son échantillon: «Etes-vous heureux ?» De façon paradoxale, les proportions de réponses sont restées à peu près identiques dans le temps, indépendamment de l’accroissement de richesse important lors de cette période.

Pour interpréter ce résultat, deux écoles s’affrontent. D’une part il y a Daniel Cohen par exemple, qui dans son livre La Prospérité du Vice affirme que «la consommation est comme une drogue», et que «[l]e plaisir qu’elle procure est éphémère, mais [que] le désespoir est immense quand on en est privé.» Mais de l’autre côté, on trouve par exemple Angus Deaton, économiste respecté de Princeton, qui remarque que le bonheur est logarithmique (si, si!), car le bien-être ressenti provient surtout de l’accroissement relatif plutôt que du niveau de la richesse. En d’autres termes, donner €100 à Liliane Bettencourt n’a pas le même effet sur elle que sur un smicard. Mais il semble logique de penser que donner 10% de leur richesse respective à chacun va avoir grosso modo le même impact sur leur bonheur individuel.

Cependant, il me semble plutôt que, vraiment, le PIB ce n’est pas ce qui me fait battre la chamade au jour le jour. C’est sûr, de vivre dans une société occidentale prospère me procure de la satisfaction. Mais la psychologie humaine vient se mêler à ma satisfaction de fond, et des écueils se profilent. Premièrement, l’être humain aime moins augmenter son confort qu’il ne déteste en perdre. Kahneman et Tversky (et les spécialistes de l’économie comportementale, discipline au nom un peu pompeux qui considère simplement que les agents économiques ne sont pas juste comme des automates rationnels) observent en 1979 que la peur de perdre est un facteur de motivation beaucoup plus intense que l’envie de gagner. Ensuite depuis longtemps, on sait qu’une grande partie du bien-être provient de la comparaison de sa situation à celle des autres. D’où par exemple la peur du déclassement alors même qu’on n’a jamais été aussi riches en France… Dans le premier cas il y a le rapport puissant à la possession que nous avons, et deuxièmement le désir profond de stabilité et d’absence d’imprévu par une progression unidirectionnelle que nous entretenons. En résumé, comme une évidence, mon bonheur ne tient pas compte que de mon compte en banque.

Beaucoup de bruit…

Daniel Cohen, encore lui, dans le même livre, nous dit: « Une croissance rapide soulage les tensions sociales, car chacun peut croire qu’il rattrape les autres. Mais l’immense faiblesse de cet idéal est qu’il est vulnérable à tout ralentissement économique, quel que soit le niveau de richesse déjà atteint.»  On voit donc que se concentrer sur des indicateurs alternatifs et avoir une vue plus large que la simple augmentation de la production va permettre de mieux cerner les politiques publiques à mettre en action. Et demander de façon systématique au gens comment ils vont, même si comme on l’a vu, ils ont un peu tendance à être ronchons, c’est un progrès de la science.

Ainsi, la conclusion de toute cette agitation intellectuelle m’a tout l’air d’être la suivante: si l’argent ne fait pas le bonheur, il y contribue quand même fortement. Les économistes sont bien évidemment concentrés sur le bien-être monétaire, mais après tout c’est leur métier. Ce qui m’embête plus, c’est que des politiciens, qui devraient être à l’écoute de leurs concitoyens par les sondages, les permanences électorales etc., aient besoin de se rappeler que la santé, la sécurité et l’emploi sont aussi des facteurs essentiels du bien-être de l’individu… Mais il est vrai qu’une petite piqûre de rappel ne peut pas faire de mal.
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L’Insee travaille d’ores et déjà pour mettre en pratique toutes les recommandations. Toutes les informations sont dans un dossier disponible ici.

C’est la dèche…

Repost du 13/04/2011 10h54

Actuellement les déchéances de nationalité en rapport avec des activités illégales ne le sont que sur la base de la sécurité nationale. Cette chasse aux « indésirables » doit beaucoup à des calculs de courte vue, dans un contexte de surenchère politique et médiatique particulièrement difficile.

Faudrait voir à pas tout confondre!

La chasse aux sorcières a commencé par Lies Hebbadj : un épicier nantais, compagnon de la conductrice verbalisée pour le port du voile intégral et une contestation de PV pour port de foulard intégral. Mais l’actualité politique s’en mêle et de contrevenant, il passe polygame (et mari violent de surcroît). Puis, parce qu’il est naturalisé, Brice Hortefeux réclame qu’il perde sa nationalité, peine pertinente avec l’acte s’il en est.  Je laisserai à la justice la prérogative de décider de son sort, car bien évidemment, je ne sais pas ce qu’il a fait ou non. Mais au-delà du portrait peu reluisant qu’en ont dressé les medias et des poursuites contre lui, c’est la méthode qui me dérange.

Car bien sûr, l’histoire ne s’arrête pas là, et pour ne pas sombrer totalement dans le ridicule, le Président et le gouvernement d’en remettre une couche en créant un fourre tout d’actes plus ignobles les uns que les autres qui méritent une peine en plus de la peine : c’est le dorénavant fameux discours de Grenoble du 30 juillet 2010, assimilant immigration et délinquance, et remettant en cause les conditions d’appartenance à la nation en guise de réponse aux émeutes dans cette ville. Comme si bien sûr les fauteurs de troubles venaient tous d’au-delà de nos frontières…

Un ministre de l’Intérieur qui bafoue la présomption d’innocence est une chose (inquiétante), mais créer « une catégorie nouvelle de sous-français conditionnels» comme le dit si justement Jean-Luc Mélenchon en est une autre certainement plus sinistre. En effet pourquoi condamner un Français différemment d’un autre Français, parce qu’il a acquis la nationalité ? Ne sont-ils pas citoyens de droit ? Et pourquoi seraient-ils sanctionnés différemment ?

Etre polygame et tuer un flic, ce sont deux actes différents, mais aussi au final très similaires du point de vue de la question qui nous intéresse : ce ne sont pas des actes qui visent à la destruction de la société française. Intéressons-nous plus particulièrement au meurtre de personne dépositaire de l’autorité publique (un policier municipal/national, un gendarme…) comme les désigne l’appellation officielle. Indéniablement, étant principalement caractérisé par sa fonction, on pourrait penser qu’un policier est tué pour ce qu’il représente. Et ce qu’il représente c’est bien évidemment l’Etat. Mais un braqueur de banque qui tue une policière municipale, comme tout récemment, vise-t-il à la destruction de la société ? Bien sûr que non, il vise à profiter du fruit de ses rapines.

Appliqué à un domaine dont je traite plus régulièrement sur Zoomout, c’est comme de passer un banquier à tabac parce qu’il vous refuse un prêt, ou le passer à tabac parce qu’il représente le grand capital qui a causé la crise. Dans le premier cas, c’est s’attaquer à la fonction, dans le deuxième, à ce que sa fonction représente.

En gros il faut s’en prendre à la nation toute entière et vouloir sa destruction, en d’autres termes être un traître à la patrie.  Ce qui peut arriver qu’on soit naturalisé ou pas. Il faut cependant noter que ceci n’est vrai que depuis la loi Guigou de 1998, pour mettre le droit français en conformité avec les conventions internationales. Auparavant, les Français naturalisés condamnés à une peine d’au moins cinq ans pouvaient être déchus de leur nationalité et reconduits à la frontière. Mais ce n’est donc plus le cas, et ça doit rester comme ça!

Tout ça est donc une histoire de logique. Si quelqu’un tue des policiers, des magistrats, etc. en tant qu’acte de révolte contre la Nation, il est légitime que la déchéance de nationalité fasse partie de l’arsenal juridique. Et ceci s’applique bien évidemment à tout citoyen quel que soit le mode d’acquisition de la nationalité ! Et pour être clair, si c’est un crime crapuleux, il faut condamner l’auteur (sévèrement dirais-je…), mais encore une fois sans distinction.