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mardi 6 novembre 2012

A l’Intérieur du Produit

Repost du 13/05/2011 10h48

Le débat se fait de plus en plus important autour de la notion de croissance et de son indicateur principal, le Produit Intérieur Brut. Se fixe-t-on les bons objectifs en se focalisant sur X % de croissance annuelle du PIB ? Que fait-on du bien-être ? 

Les Etats occidentaux s’interrogent de plus en plus sur ce sujet, et après la France et le rapport Stiglitz, le Royaume-Uni a lancé en 2010 le National Well Being Project (Projet national sur le bien-être). Petit état des lieux…

Que ma joie demeure

L’Insee définit le PIB de plusieurs façons, mais la plus pertinente à cet article est celle qui le comptabilise comme la somme des valeurs ajoutées, c’est-à-dire la somme des créations de richesse au cours de l’année. Cette valeur est créée par la production, via un prix de vente supérieur aux prix des facteurs de productions (matières premières, travail…) La valeur ajoutée n’est pas forcément une quantité facile à mesurer, en particulier pour les services ou pour le secteur financier, mais elle suit une nomenclature bien précise, fixée par les offices statistiques. De la comptabilité donc, normalisée au niveau international, ce qui facilite les comparaisons.

Mais au-delà de son côté pratique, pourquoi une telle omniprésence de cet indicateur? De quoi nous informe-t-il? En effet, le fait en lui-même d’être riche n’est pas un besoin primaire de l’être humain. Le PIB est donc utilisé plutôt comme un indicateur du bien-être dans la conduite des politiques publiques.

Cependant, le bât blesse déjà, car il n’y a bien sûr pas équivalence. Certaines activités comme le travail bénévole (distribuer la soupe populaire, bloguer sur Zoomout), qu’il est raisonnable de supposer bénéfique à la société ne sont pas incluses dans le PIB, car elles n’ont pas de valeur monétaire par définition. La pollution en revanche, ainsi que toutes les externalités négatives, peuvent être incluses dans la valeur ajoutée, comme par exemple dans le cas de la déforestation de la jungle amazonienne pour revendre le bois ou y construire des autoroutes (avant de planter de quoi nourrir du bétail).

Pourtant si cet indicateur est grossier, tout n’est cependant pas juste bon à jeter, car la croissance est tout de même fortement corrélée à l’amélioration des conditions de vie : la Chine croît depuis Deng Xiao Ping à un rythme effréné de 10% environ par an, et ceci a permis de sortir de la pauvreté des centaines de millions de Chinois. En France, durant les Trente glorieuses, la prospérité s’est traduite par des gains en termes d’espérance de vie, d’éducation ou de protection sociale. De plus, l’argent est fongible, c’est-à-dire qu’il permet d’acheter indifféremment tout type de bien ou service. Ainsi, pour les gouvernements des démocraties occidentales, viser à un accroissement permanent du PIB est le meilleur moyen de permettre à leurs citoyens de répondre librement à leurs aspirations (concernant certes tout ce qui a une valeur monétaire).

Les conclusions des grands sages

De façon incongrue (mais pas illogique), la notion de considérer le bonheur plutôt que la production a été explorée en premier lieu par le Bhoutan et son Gross National Happiness. Cependant la tendance dominante consiste plutôt à apporter des compléments d’information au lieu de remplacer purement et simplement le PIB. L’approche récemment consiste donc à considérer des indicateurs alternatifs du bien-être. Les initiatives françaises (Stiglitz et consorts) et britanniques vont dans ce sens.

Le rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi aborde le problème sous trois aspects : monétaire, non-monétaire (la qualité de vie) et enfin la pérennité (économique et écologique). Sans rentrer trop dans les détails du rapport (qui fait un peu moins de 300 pages), la commission recommande en particulier de remettre l’accent sur les ménages (le PIB ne tient compte, comme on l’a dit, que de la production) et donc sur les variables les plus importantes pour eux, en l’occurrence les revenus et la consommation. Ensuite, la commission considère comme un problème fondamental le fait que le PIB soit un indicateur moyen, qui ne reflète pas les écarts de richesse dans la population. C’est ce qui se passe en Chine une fois encore, car quand bien même un nombre gargantuesque de personnes sont sortis de la pauvreté, un petit nombre a dans le même temps fait exploser son portefeuille, bien loin de l’idéal communiste supposé de la République Populaire. Une mauvaise redistribution des richesses est clairement problème important de politiques publiques.

Quant à la notion de développement durable, elle n’est pas révolutionnaire, même du point de vue de l’économiste. Il s’agit d’un problème classique d’optimisation intertemporelle, où il faut s’assurer de faire les bons choix maintenant pour optimiser ses possibilités dans le futur. La vraie recommandation est l’utilisation d’indicateurs pour mesurer tout ça, mais il y a un fort potentiel de recyclage de concepts marketings (halieutique par ci, halieutique par là).

La vraie nouveauté se situe dans la nécessité de créer des mesures subjectives fiables du bien-être. Car pour jauger ce dernier, on peut bien sûr essayer de mesurer ce qui en participe (éducation, santé…), ou on peut tout simplement demander aux gens ce qu’ils en pensent. Le rapport retient en particulier une classification à trois dimensions:
  • Evaluation de la façon dont on est satisfait de sa vie (de manière générale)
  • Présence de sentiments positifs
  • Absence de sentiments négatifs
Enfin Amartya Sen, contributeur au rapport, propose, en accord avec son thème de prédilection qu’est la liberté, de considérer le champ des possibles qui s’ouvrent à l’individu, c’est-à-dire dans quelle mesure l’individu peut se choisir un destin auquel il accorde de la valeur. Cela dit en passant, je ne suis pas très sûr de comment mesurer ça, mais c’est un beau concept philosophique.

Tout ça, c’est dans la tête

Concernant les évaluations subjectives, une étude de l’économiste américain Richard Easterlin trouve pourtant une importante limite à cette approximation PIB/bien-être. Trente ans durant, celui-ci a posé la même simple question à son échantillon: «Etes-vous heureux ?» De façon paradoxale, les proportions de réponses sont restées à peu près identiques dans le temps, indépendamment de l’accroissement de richesse important lors de cette période.

Pour interpréter ce résultat, deux écoles s’affrontent. D’une part il y a Daniel Cohen par exemple, qui dans son livre La Prospérité du Vice affirme que «la consommation est comme une drogue», et que «[l]e plaisir qu’elle procure est éphémère, mais [que] le désespoir est immense quand on en est privé.» Mais de l’autre côté, on trouve par exemple Angus Deaton, économiste respecté de Princeton, qui remarque que le bonheur est logarithmique (si, si!), car le bien-être ressenti provient surtout de l’accroissement relatif plutôt que du niveau de la richesse. En d’autres termes, donner €100 à Liliane Bettencourt n’a pas le même effet sur elle que sur un smicard. Mais il semble logique de penser que donner 10% de leur richesse respective à chacun va avoir grosso modo le même impact sur leur bonheur individuel.

Cependant, il me semble plutôt que, vraiment, le PIB ce n’est pas ce qui me fait battre la chamade au jour le jour. C’est sûr, de vivre dans une société occidentale prospère me procure de la satisfaction. Mais la psychologie humaine vient se mêler à ma satisfaction de fond, et des écueils se profilent. Premièrement, l’être humain aime moins augmenter son confort qu’il ne déteste en perdre. Kahneman et Tversky (et les spécialistes de l’économie comportementale, discipline au nom un peu pompeux qui considère simplement que les agents économiques ne sont pas juste comme des automates rationnels) observent en 1979 que la peur de perdre est un facteur de motivation beaucoup plus intense que l’envie de gagner. Ensuite depuis longtemps, on sait qu’une grande partie du bien-être provient de la comparaison de sa situation à celle des autres. D’où par exemple la peur du déclassement alors même qu’on n’a jamais été aussi riches en France… Dans le premier cas il y a le rapport puissant à la possession que nous avons, et deuxièmement le désir profond de stabilité et d’absence d’imprévu par une progression unidirectionnelle que nous entretenons. En résumé, comme une évidence, mon bonheur ne tient pas compte que de mon compte en banque.

Beaucoup de bruit…

Daniel Cohen, encore lui, dans le même livre, nous dit: « Une croissance rapide soulage les tensions sociales, car chacun peut croire qu’il rattrape les autres. Mais l’immense faiblesse de cet idéal est qu’il est vulnérable à tout ralentissement économique, quel que soit le niveau de richesse déjà atteint.»  On voit donc que se concentrer sur des indicateurs alternatifs et avoir une vue plus large que la simple augmentation de la production va permettre de mieux cerner les politiques publiques à mettre en action. Et demander de façon systématique au gens comment ils vont, même si comme on l’a vu, ils ont un peu tendance à être ronchons, c’est un progrès de la science.

Ainsi, la conclusion de toute cette agitation intellectuelle m’a tout l’air d’être la suivante: si l’argent ne fait pas le bonheur, il y contribue quand même fortement. Les économistes sont bien évidemment concentrés sur le bien-être monétaire, mais après tout c’est leur métier. Ce qui m’embête plus, c’est que des politiciens, qui devraient être à l’écoute de leurs concitoyens par les sondages, les permanences électorales etc., aient besoin de se rappeler que la santé, la sécurité et l’emploi sont aussi des facteurs essentiels du bien-être de l’individu… Mais il est vrai qu’une petite piqûre de rappel ne peut pas faire de mal.
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L’Insee travaille d’ores et déjà pour mettre en pratique toutes les recommandations. Toutes les informations sont dans un dossier disponible ici.

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