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vendredi 11 janvier 2013

Fault Lines vs. Illusion Monétaire: Pourquoi le meilleur livre sur la crise ne peut pas être français

Petite revue de la prose disponible sur la crise, en France (Illusion financière) et ailleurs (Fault Lines).

Je me suis retrouvé, un peu par hasard, avec le livre de Gaël Giraud, Illusion Financière, entre les mains. A première vue, l’auteur est un gars solide, normalien et Ensae, chercheur au CNRS et short listé pour le Prix du Jeune Economiste 2009, un prix qui a tendance à récompenser du lourd, Emmanuel Saez, Esther Duflo et Thomas Piketty pour ne citer qu’eux. Détail intéressant, l’auteur est aussi jésuite, ce qui explique certainement une publication au sein de la collection « Pourquoi les chrétiens ne peuvent pas se taire » et qui fait que le livre contient une petite composante philosophico-religieuse que je serais bien en peine de commenter.


Pour tuer définitivement le suspense de ce post, je dois dire que j’ai trouvé le livre pas terrible… Quelques exemples qui illustrent ce que je pense (j’ai de quoi parler sur pratiquement toutes les pages, je me limite ici):
  •  De la mauvaise foi: L’auteur critique le renflouement des banques par les Etats, suggérant presque une collusion entre la finance et les gouvernants. Mais peut-il ignorer que la crise de 1929 est aussi et surtout une crise bancaire? C’est bien à cause de cette expérience qu’il faut à tout prix sauver le système bancaire maintenant, quitte à lui faire payer après. Ailleurs, il dénonce « la société de propriétaire ». Cependant, la seule justification de son dénigrement est une citation de George Bush junior. A priori comme ça je ne vois pas de problème: il n’y a qu’à observer la différence entre un immeuble de propriétaire et un immeuble de locataires… Et enfin, il se moque de l’indépendance des banques centrale, comme d’une foutaise d’économiste libéral : on peut en discuter, mais pour commencer, qui laisserait une banque centrale entre les mains de Silvio Berlusconi ?
  • Des erreurs de logique: Gaël Giraud se félicite de l’interdiction des naked CDS (ce qui rend plus difficile l’obtention d’un vrai prix de marché), avant de, quelques pages plus loin, se plaindre que le marché des CDS est faussé… Ou bien encore, il énonce que l’inflation nuit uniquement aux riches, avant de dire que l’absence d’inflation est un bienfait pour eux. Hormis le fait que c’est juste faux, si on se place d’un point de vue purement logique, même si on sait qu’une cause implique une conséquence, c’est une erreur de dire que l’absence de cette cause implique l’absence de la conséquence (on ne peut juste rien dire).
  • Des théories hétérodoxes (ce qui veut dire qu’il y en a d’autres qui, elles, font consensus): Elles sont balancées comme des vérités absolues, sans aucun égard pour le lecteur, soit en citant des papiers qui ne sont pas peer reviewed, soit carrément sans aucune source (comme par exemple cette phrase, donc je ne sais pas encore si c’est une question ou une affirmation : « C’est la création monétaire qui rend possible la croissance économique, éventuellement au prix de l’inflation »). Et je ne parle même pas des nombreuses théories dont la description est fausse (création de monnaie par les banques « ex nihilo »!), ou mal retranscrite (sur l’origine de l’hyperinflation par exemple).
Pour résumer, j’ai vu un fourre-tout où l’on trouve pêle-mêle les dernières lectures de l’auteur sur la blogosphère, une sélection de quelques articles académiques qui ont attiré son attention (essentiellement d’économie mathématique) et quelques affirmations péremptoires et peu étayées. Le style sent parfois un peu trop le taupin qui a tout compris aux maths mais dont la communication n’est pas le fort. On conviendra qu’une phrase comme «l’externalité exercée par l’usage individuel du commun n’est pas reflétée par le prix d’équilibre concurrentiel susceptible de s’établir sur un éventuel marché du commun » est particulièrement indigeste pour le non-initié (il n’y a pas plus d’explications autour…).

Tout n’est bien sûr pas à jeter. L’auteur ouvre des portes très intéressantes, mais c’est aussi un problème : il y a trop de pistes (dont un certain nombre sont des culs-de-sac, on vient de le voir), qui ne sont pas poussées jusqu’au bout de la réflexion, sur la transition verte en particulier. De plus l’auteur abuse de l’hyperbole, donnant un style pénible à lire.
 
Ce qui me ramène au titre de l’article : il est de bon ton de s’indigner dans les ouvrages économiques grands publics (ou dans la presse) en France. C’est le cas par exemple de La Banque (que je ne conseille à personne), où le niveau de racolage et de contre-vérité est au plus haut (son auteur, Marc Roche, malgré ses trente ans de journalisme n’a clairement pas lu JK Galbraith1 quand il décrit Goldman Sachs comme une ancienne banque de papa). Mais tout ça ne favorise pas l’éclosion de la vérité. Et là où on se gargarise du « sublime Margin Call »  (qui est un navet fini), on ferait mieux de revoir Inside Job dont la démonstration implacable fait froid dans le dos2. Bref, n’en jetons plus et tournons-nous donc vers l’autre livre d’aujourd’hui.

A coté de ça, il y a donc Fault lines de Raghuram Rajan, écrit en 2010, qui est le meilleur livre que j’ai pu lire sur la crise et qui est lui clair, agréable à lire, cohérent et très convaincant. Qui plus est Rajan est vraiment un client sérieux : thèse du MIT, professeur à l’Université de Chicago, ancien chef économiste du FMI, et surtout, il a tenu tête en 2005 à Alan Greenspan sur sa politique monétaire3. Un mec crédible donc, et plébiscité par ses pairs.

Sa thèse est la suivante : le monde est le point de rencontre de plusieurs lignes de fractures, avec d’une part les économies en développement (essentiellement asiatiques) qui, échaudées par la crise de 1998, suivent un mode de développement semi-étatique fortement porté sur les excédents commerciaux (on pense bien sûr à la Chine). D’autre part, on retrouve nos économies occidentales qui stagnent et qui sont maintenues en vie par la dette (surtout les USA), au lieu d’investir dans leur capital humain. Mélangez tout ça, grâce au développement de la finance, pour transférer l’épargne de l’un vers l’emprunt de l’autre (le dentiste de Stuttgart et le chômeur de l’Ohio) et vous avez là les ingrédients pour une bulle qui ne demande qu’à éclater. Mais au final, on n’a rien inventé : déjà en 1929 l’afflux d’argent étranger sur la Bourse de New York faisait atteindre au cours des actions le « plateau permanent » d’Irving Fisher. Avant la suite que l’on connaît. Et bien évidemment, Rajan n’oublie pas de pointer du doigt le système financier, mais comme instrument aveugle (ou qui a volontairement fermé les yeux), plutôt que comme monstre assoiffé de destruction. Sa conclusion est que la crise proviendrait « d’une confusion entre les rôles respectifs de l’Etat et des marchés », c'est-à-dire que l’Etat aurait dû intervenir là où clairement les marchés ne fonctionnaient pas (prendre en charge l’éducation de tout un pan de  population et fournir un système de sécurité sociale adéquat) et ne pas garantir (implicitement) les banques et les prêts hypothécaires branlant.

Seul mini-bémol, le dernier chapitre, qui m'a personnellement moins impressionné par ses recommandations dont je trouve qu’elles ressemblent plus à des vœux pieux qu’autre chose, car  elles restent très vagues en terme d’implémentation pratique (mais c’est probablement un autre livre qu’il faudrait y consacrer).

En résumé, évitez les livres français, et précipitez vous sur Fault Lines (même si j’ai malheureusement l’impression qu’il n’a pas encore été traduit en français…)

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Pour plus d’info, le papier de Andrew Lo pour une critique et un résumé de 21 livres écrits sur la crise: http://www.argentumlux.org/documents/JEL_6.pdf

Disclosure: je travaille dans une banque, et j’y exerce le même métier que Gaël Giraud à l’époque.



1. Voir le chapitre « In Goldman, Sachs we trust », dans son livre The Great Crash
2. Comprenons nous bien, je ne dis pas que les économistes français sont nuls, loin s’en faut. Je dis que ceux qu’on entend en France on une perspective franco-française extrêmement limitée !
3. Lors d’un exposé dorénavant fameux dans l’histoire économique, durant le symposium annuel des banquiers centraux à Jackson Hole.

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