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jeudi 6 juin 2013

P$G : Quand magique rime avec fric

Mai 2013. Le Paris Saint Germain est champion de France de football pour la troisième fois de son histoire. Un titre qui lui échappait depuis 1994, et qui tombe dans sa besace seulement après que les investissements du Qatar lui ont permis d’attirer les superstars du foot mondial, dont Zlatan Ibrahimovic et David Beckham. Cet afflux soudain de liquidités a propulsé le PSG et le reste du championnat de France dans une nouvelle ère, où l’on parle tout autant de fiscalité que de performances sportives. Cependant le percepteur a-t-il réellement un rôle prépondérant dans le foot hexagonal et européen?

Economistes, on n’a pas le même maillot…

Les économistes Henrik Kleven, Emmanuel Saez et Camille Landais (dont les deux derniers ont coécrit le livre Pour une révolution fiscale avec Thomas Piketty) se sont penché sur le sujet (voir ici ou plus récemment ici). 

Zlatan, Nasser et Rêvons plus grand (c) @cpe - Flickr


A vrai dire leur point de départ est la volonté d’étudier la mobilité des hauts salaires face à la fiscalité, et il s’avère que le football européen constitue un laboratoire particulièrement intéressant, pour plusieurs raisons :

  • Les règles du football sont harmonisées partout: deux équipes de 11 joueurs (c’est important, on le verra) s’affrontent sur un rectangle vert (c’est moins important économiquement, mais c’est traditionnel, même sur les pelouses synthétiques). 
  • Les traités de l’Union Européenne garantissent la libre circulation des personnes en son sein, dont celle des footballeurs. Elle a été affirmée depuis l’arrêt Bosman, du nom du joueur belge qui a poursuivi en justice les instances continentales du foot pour qu’on respecte son libre droit de jouer dans un autre pays de l’UE. 
  • Les footballeurs gagnent beaucoup d’argent (tout du moins en première division). Leurs structures d’incitations sont donc probablement fortement conditionnées par l’environnement fiscal, dont la tranche d'imposition la plus élevée. 
  • Les gens adorent le foot et depuis longtemps. Il est donc facile d’obtenir un historique des transferts (mouvements de joueurs entre clubs) ainsi que des performances sportives des clubs. 
  • Les politiciens savent aussi que leurs électeurs adorent le foot. Ils ont donc procédé à de nombreuses expériences pour abaisser la fiscalité des footballeurs et ainsi améliorer l’attractivité du championnat local : taux plus faibles pour les joueurs en Turquie, droits à l’image collectifs (DIC) en France, etc.

Les auteurs étudient d’abord, graphiques à l’appui, l’impact de différentes mesures utilisées pour attirer les footballeurs étrangers. Par exemple en utilisant la loi « Beckham »1 de 2004 en Espagne qui offrait un rabais d’imposition aux joueurs étrangers n’ayant jamais joué dans le pays auparavant, ils comparent les évolutions de la fraction de joueurs étrangers (européens) de haut niveau2 entre le Calcio italien et la Liga espagnole, deux championnats similaires en termes de performance sportive et de potentiel économique. Le graphique ci-dessous montre l’évolution dans le temps de la proportion de joueurs de haut niveau étrangers et locaux dans ces deux championnats (échelle de gauche). La première barre verticale (1996) correspond à l’arrêt Bosman, tandis que la deuxième barre correspond à l’entrée en vigueur de la loi « Beckham ». Enfin le pointillé rouge correspond au différentiel entre le taux espagnol et le taux italien (échelle de droite).

(c) Saez, Landais, Kleven 2011
Comme on peut le voir,  les avantages fiscaux espagnols ont bien rendu la Liga plus attractive, au détriment du Calcio lorsque, suivant auparavant une évolution similaire, la proportion de joueurs étrangers de haut niveau est montée en flèche en Espagne à partir de 2004 tandis qu’elle chutait en Italie au même moment…

Arsène Wenger, il est pas économiste au fait ?

Les auteurs analysent ensuite de manière statistique le monde du ballon rond, car si une image vaut mille mots, rien n’est plus appétissant pour les économistes qu’une belle pile de données, même fans de foot. Ils incorporent en particulier dans leur modèle le facteur crucial dont on parlait plus haut: le foot se joue à onze contre onze ! En conséquence l’effectif total d’une équipe (remplaçants compris) dépasse rarement les 30, ce qui constitue une demande totale fixe de quelques centaines de joueurs pour un pays donné. Ainsi se mélangent donc un effet de tri par la compétence et un effet d’éviction par l’arrivée de joueurs étrangers: l’afflux de joueurs étrangers de grande qualité dans les pays à fiscalité plus faible (par exemple David Beckham en Espagne) a eu tendance à augmenter de façon générale le niveau du championnat et à déplacer les joueurs locaux les plus faibles vers les échelons inferieurs3.

Par ailleurs, comme on s’y attendrait dans un contexte européen où la mobilité entre pays membres est relativement limitée du fait de la barrière de la langue ou de différences culturelles, l’étude montre que la plupart joueurs ont une forte préférence à jouer dans leur propre pays.

Tout mis bout à bout, les auteurs trouvent presque sans surprise que les footballeurs les plus compétents sont les plus sensibles à la fiscalité, donc les plus mobiles, et que ceci est d’autant plus vrai lorsqu’ils ne jouent pas dans leur propre championnat. Dans le contexte actuel d’austérité et de volonté d’augmenter les recettes, ceci n’est pas particulièrement rassurant dans l’optique d’une imposition des plus hauts revenus, même si, comme le soulignent les auteurs, les footballeurs ont probablement plus la bougeotte que la plupart de leurs concitoyens.

Les auteurs calculent ensuite quel serait le taux d’imposition qu’il faudrait appliquer aux footballeurs pour maximiser les recettes fiscales. Celui-ci se situe un niveau d’environ 90% sensiblement supérieur au taux en vigueur (un peu moins de 60% en France). Ce niveau élevé s’explique par le fait que le départ de joueurs de haute qualité (d’abord les étrangers, puis les locaux, qui comme l’a dit plus haut on un biais en faveur de jouer chez eux)  est compensé par un afflux de joueurs de moindre qualité qui les remplacent. Par conséquent, on peut interpréter les taux d’impositions plus faibles dans la réalité par le fait qu’il y a un équilibre à trouver entre rentrées d’argent et qualité du championnat, dont les citoyens tirent de la satisfaction (de l’utilité pour les économistes), composante qui n’est pas capturée par le modèle. On verrait, selon cette logique et avec ces taux élevés, une société plus homogène et fiscalement efficace, mais au prix d’une compétence/productivité moyenne plus faible.

Enfin, pour revenir au contexte présent, le modèle utilisé par Saez, Landais et Kleven n’est pas coordonné au sens où il s’agit d’une politique fiscale optimale à l’échelle d’un pays, mais pas à l’échelle européenne. Il y a donc une concurrence entre pays qui tire les taux vers le bas, comme c’est le cas à l’heure actuelle! Par conséquent, les auteurs en appellent à une plus grande coordination pour éviter le moins-disant en terme de fiscalité.

Les poches sans fonds ?

Les quelques commentaires qu’on pourrait adresser au papier concernent le fait que très souvent, les clubs de foot ne se comportent pas comme des entreprises traditionnelles, en ce sens qu’ils cherchent avant tout à maximiser la production de résultats sportifs, quitte à fonctionner à perte. L’exemple le plus frappant est certainement celui des clubs espagnols, très performants, mais aussi très largement déficitaires, et pour certains incapables de payer leurs joueurs en temps et en heure… De plus, l’existence dans le football d'aujourd'hui d’investisseurs aux poches sans fonds modifie considérablement la donne car on peut par exemple supposer que l’impôt de 75% sur le salaire de Zlatan sera purement et simplement payé par son club qui ajustera son salaire brut pour maintenir le net constant…

On voit donc que le percepteur peut jouer un grand rôle dans l'attractivité d'un pays ou dans le fait qu'on le boude, pour les footballeurs donc, mais aussi plus généralement pour l'ensemble de la population. Les quelques hypothèses fortes et le contexte particulier du ballon rond n’enlèvent rien à la pertinence de l’étude dans notre contexte de fuite des cerveaux, des élites économiques et de Gérard Depardieu!



1  Et oui, déjà lui ! La loi a obtenu ce sobriquet car David a été l’un des premiers à bénéficier de ce dispositif lors de son transfert de Manchester United au Real Madrid.
2 Joueurs ayant été sélectionnés au moins une fois dans leur équipe nationale, un indicateur un peu brut de l’aveu même des auteurs, mais quand même discriminant
3 Le championnat de France par exemple est composé de trois divisions professionnelles, (Ligue 1, Ligue 2 et National), de deux divisions semi-professionnelles (Championnat de France Amateur 1 et 2), suivies d’une foultitude de divisions amateures

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