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vendredi 30 août 2013

Harder, better, faster, stronger

Un édito de l'anthropologue américain David Graeber, professeur à la London School of Economics, agite le web et vient d'atteindre les médias français. Il y critique les bullshit jobs, qu'on pourrait traduire par boulot pipeau, voire (comme le fait Libé) par métier à la con. La tribune est en elle-même assez confuse, mais si elle suscite autant d'intérêt, c'est parce qu'elle touche du doigt un sentiment que beaucoup partagent à propos de leur travail : "P*** mais qu'est ce que je fous là ?"

Bouse de vache

Comment définir le bullshit job ? La précision ne semble pas être la qualité principale de Graeber, mais entre les lignes, on comprend qu'il s'agit de ces postes sans enjeux où l'on ne touche jamais vraiment du doigt la finalité de ce que l'on fait. Des boulots dans lesquels on a l'impression chaque jour d'avoir une contribution plus que minime à la performance de son organisation et plus généralement à la société. On voit aussi qu'il est fortement caractérisé par un ressenti personnel.

 
Ceci est un message à caractère informatif

Pink Martini

Au-delà, en débroussaillant un peu, on voit que les deux questions posées par l'auteur sont :
  • Pourquoi tant d'insatisfaction au travail ?
  • Pourquoi reste-t-on dans cette situation ?

Pour répondre à la première question, on pourrait argumenter que le travail, et ben, c'était pas cool avant et que ça ne l'est pas beaucoup plus aujourd'hui. En effet, une partie de la rhétorique de l'auteur découle d'une espèce de nostalgie passéiste, et en particulier d'une sorte de romanticisation du métier d'ouvrier telle qu'on peut la retrouver dans le livre Chavs d'Owen Jones. Pourtant quoi qu'on en dise, mineur c'est un métier pénible et on a souvent tendance à en mourir, tandis que gratte papier, ça sonne peut-être moins Germinal, mais on peut rentrer à la maison faire un barbecue sans flipper en regardant les charbons...

En fait, pour un économiste, les choses sont beaucoup plus prosaïques. D’une part, concernant les postes peu qualifiés, les emplois ont été transférés au cours des cinquante dernières années de l'industrie vers les services. Ceci s’explique d'un côté parce que les métiers de l’industrie ont progressivement disparu du fait de l'automatisation des tâches les plus rébarbatives. De l'autre, la spécialisation toujours plus grande des emplois et des économies nous fait vivre dans un système complexe, exigeant énormément de moyens pour être géré. Les emplois qui sont ainsi créés demandent un certain degré de jugement et de versatilité qu'il est pour l'instant impossible (ou pas rentable) d'automatiser (c’est la thèse défendue par le magazine The Economist). Mais ces jobs restent l’équivalent, dans les services, des anciens emplois sur les chaînes de montages, et donc pas très gratifiants…

D’autre part, pour les jobs qualifiés, on entend beaucoup parler (à défaut de chiffres…) de l'insatisfaction des cadres au travail, comme un écho du vieux slogan soixante-huitard : pourquoi perdre sa vie à la gagner ? Je crois que la réponse à cette question est plus sociologique et philosophique qu'économique et je serais bien en peine d'y répondre. Peur de notre mortalité, spleen, pressions insupportables de la méritocratie, bref on en revient toujours à la même problématique : qu'est-ce que le bonheur ?

Futurama

Quant à la deuxième question, il ne s’agit probablement pas d’un complot ourdi par les classes dirigeantes (ou par nous-mêmes, l’auteur s’y perd un peu). Si on pousse la logique économique plus avant, on peut penser que ces métiers de pousse-papier seront appelés à disparaître au fur et à mesure de leur automatisation (comme le prédit par exemple Paul Krugman dans un essai de 1996), suivant ainsi le même chemin que leurs prédécesseurs à l’usine. Entre temps on sera passé des métiers physiquement pénibles aux métiers intellectuellement pénibles. C'est quand même une amélioration ! Et enfin ce qu’il se passera après la tertiarisation se trouve peut-être déjà dans les romans d’Asimov !

Mais en attendant demain, il faut bien vivre, et répondre au mal-être de millions de personnes. La question qui se pose est donc celle de l’organisation de notre société. On peut diminuer les horaires de travail (comme l’a choisi la France) pour profiter des gains de productivité en termes de loisirs et non de revenus. Mais bon, la mondialisation laisse pour l’instant ceci à l’état d’utopie, car il est difficile d’échapper à la course au moins-disant (ou au plus travaillant) dans une logique de concurrence entre les pays. On pourrait aussi à l'inverse pousser les gens à travailler plus, en les incitant à suivre leur propre projet de création d'entreprise par exemple. Il est plus facile de savoir quelle direction on suit quand on se la fixe soi-même...

Cela dit, on peut plus généralement se demander si l'épanouissement au travail est vraiment nécessaire. Après tout, si on travaille, c'est avant tout pour assurer sa subsistance et il n’est pas exagéré de penser que la plupart des gens ne travaillent que parce qu’ils y sont obligés. On s’ennuie, on ferait bien autre chose, c'est la vie mais heureusement, on peut toujours lire Economiam au boulot !

2 commentaires:

Stanislas Degroote a dit…

Je trouve qu'il faut aussi compléter la réflexion par la question du temps libre.
Celui-ci peut prendre de multiples formes : consommation, repos, travail associatif, travail de recherche, diffusion de la culture, diffusion de la connaissance, coup de main à ses proches, le développement d'une entreprise individuelle .... Toutes ces actions bénéfiques à l'économie, la paix sociale, la résilience à une crise, la santé, la solidarité, la connaissance, sont souvent fondues dans l'emploi de l'expression "temps libre".
(On peut d'ailleurs s'interroger sur le bien fondé de cet adjectif "libre")

On monétarise sans doute mal le temps passé au travail, quelque soit le job, mais on monétarise encore moins bien celui dépensé en temps libre.

Economiam a dit…

La question du temps libre (ou des projets personnels) est effectivement importante dans l'argumentaire de l'article originel : l'auteur semble clairement penser que son pote d'université contribuait plus à la société en tant que poète/rocker que comme avocat d'affaires.

Sur ce sujet je crois qu'il y a deux points intéressants à considérer. Le premier est froidement économique : est-ce que cette activité est productive ? (en élargissant au-delà du purement monétaire en prenant en compte les retombées sociales etc dont tu parles) C'est par exemple la question que se pose la fondation Bill and Melinda Gates.

Le deuxième est relié au premier. Certes certaines activités peu efficaces sont quand même dignes d'être accomplies. Cependant, d'autres activités sont qd même limite néfastes: il y a fort à parier qu'une forte proportion des gens passeraient leur temps libre supplémentaire à jouer aux jeux vidéos ou à regarder la télé (moi le premier!)... Il n'est même plus question de monétiser ses activités  personnelles, il s'agit surtout de ne pas perdre son temps (libre)!

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