Random phrase

vendredi 30 août 2013

Harder, better, faster, stronger

Un édito de l'anthropologue américain David Graeber, professeur à la London School of Economics, agite le web et vient d'atteindre les médias français. Il y critique les bullshit jobs, qu'on pourrait traduire par boulot pipeau, voire (comme le fait Libé) par métier à la con. La tribune est en elle-même assez confuse, mais si elle suscite autant d'intérêt, c'est parce qu'elle touche du doigt un sentiment que beaucoup partagent à propos de leur travail : "P*** mais qu'est ce que je fous là ?"

Bouse de vache

Comment définir le bullshit job ? La précision ne semble pas être la qualité principale de Graeber, mais entre les lignes, on comprend qu'il s'agit de ces postes sans enjeux où l'on ne touche jamais vraiment du doigt la finalité de ce que l'on fait. Des boulots dans lesquels on a l'impression chaque jour d'avoir une contribution plus que minime à la performance de son organisation et plus généralement à la société. On voit aussi qu'il est fortement caractérisé par un ressenti personnel.

 
Ceci est un message à caractère informatif

Pink Martini

Au-delà, en débroussaillant un peu, on voit que les deux questions posées par l'auteur sont :
  • Pourquoi tant d'insatisfaction au travail ?
  • Pourquoi reste-t-on dans cette situation ?

Pour répondre à la première question, on pourrait argumenter que le travail, et ben, c'était pas cool avant et que ça ne l'est pas beaucoup plus aujourd'hui. En effet, une partie de la rhétorique de l'auteur découle d'une espèce de nostalgie passéiste, et en particulier d'une sorte de romanticisation du métier d'ouvrier telle qu'on peut la retrouver dans le livre Chavs d'Owen Jones. Pourtant quoi qu'on en dise, mineur c'est un métier pénible et on a souvent tendance à en mourir, tandis que gratte papier, ça sonne peut-être moins Germinal, mais on peut rentrer à la maison faire un barbecue sans flipper en regardant les charbons...

En fait, pour un économiste, les choses sont beaucoup plus prosaïques. D’une part, concernant les postes peu qualifiés, les emplois ont été transférés au cours des cinquante dernières années de l'industrie vers les services. Ceci s’explique d'un côté parce que les métiers de l’industrie ont progressivement disparu du fait de l'automatisation des tâches les plus rébarbatives. De l'autre, la spécialisation toujours plus grande des emplois et des économies nous fait vivre dans un système complexe, exigeant énormément de moyens pour être géré. Les emplois qui sont ainsi créés demandent un certain degré de jugement et de versatilité qu'il est pour l'instant impossible (ou pas rentable) d'automatiser (c’est la thèse défendue par le magazine The Economist). Mais ces jobs restent l’équivalent, dans les services, des anciens emplois sur les chaînes de montages, et donc pas très gratifiants…

D’autre part, pour les jobs qualifiés, on entend beaucoup parler (à défaut de chiffres…) de l'insatisfaction des cadres au travail, comme un écho du vieux slogan soixante-huitard : pourquoi perdre sa vie à la gagner ? Je crois que la réponse à cette question est plus sociologique et philosophique qu'économique et je serais bien en peine d'y répondre. Peur de notre mortalité, spleen, pressions insupportables de la méritocratie, bref on en revient toujours à la même problématique : qu'est-ce que le bonheur ?

Futurama

Quant à la deuxième question, il ne s’agit probablement pas d’un complot ourdi par les classes dirigeantes (ou par nous-mêmes, l’auteur s’y perd un peu). Si on pousse la logique économique plus avant, on peut penser que ces métiers de pousse-papier seront appelés à disparaître au fur et à mesure de leur automatisation (comme le prédit par exemple Paul Krugman dans un essai de 1996), suivant ainsi le même chemin que leurs prédécesseurs à l’usine. Entre temps on sera passé des métiers physiquement pénibles aux métiers intellectuellement pénibles. C'est quand même une amélioration ! Et enfin ce qu’il se passera après la tertiarisation se trouve peut-être déjà dans les romans d’Asimov !

Mais en attendant demain, il faut bien vivre, et répondre au mal-être de millions de personnes. La question qui se pose est donc celle de l’organisation de notre société. On peut diminuer les horaires de travail (comme l’a choisi la France) pour profiter des gains de productivité en termes de loisirs et non de revenus. Mais bon, la mondialisation laisse pour l’instant ceci à l’état d’utopie, car il est difficile d’échapper à la course au moins-disant (ou au plus travaillant) dans une logique de concurrence entre les pays. On pourrait aussi à l'inverse pousser les gens à travailler plus, en les incitant à suivre leur propre projet de création d'entreprise par exemple. Il est plus facile de savoir quelle direction on suit quand on se la fixe soi-même...

Cela dit, on peut plus généralement se demander si l'épanouissement au travail est vraiment nécessaire. Après tout, si on travaille, c'est avant tout pour assurer sa subsistance et il n’est pas exagéré de penser que la plupart des gens ne travaillent que parce qu’ils y sont obligés. On s’ennuie, on ferait bien autre chose, c'est la vie mais heureusement, on peut toujours lire Economiam au boulot !

mercredi 28 août 2013

OPA sur le royaume de France

On considère souvent que la bulle dite du Mississipi, qui éclate en 1720, est la première crise spéculative française. Un sujet souvent rabâché et rempli de perruques poudrées. Mais dans le fond, cette histoire, c'est un peu Amicalement Vôtre : d'un côté le royaume de France, sa longue histoire et ses coffres vides. De l'autre John Law, économiste et aventurier écossais en exil. La France, une terre vaste à la recherche d’idées neuves. Law, les idées à foison en recherche d'un terrain d'expression. Une rencontre qui va façonner irrémédiablement l'histoire de France !

Gabelle, belle comme le jour

La-laaa, la-laaa
En 1715, les finances du royaume sont exsangues après les campagnes de feu le Roi Soleil. Le jeune Louis XV, petit-fils de son increvable grand-père, n'est pas encore en âge de régner et le royaume est sous la régence du Duc d'Orléans, qui se fait des cheveux blancs pour essayer de trouver des sous.

Il a pourtant à sa disposition divers moyens de se financer. En plus des emprunts d’Etat qui ont une structure proche de ce qu’on peut observer aujourd’hui, le roi de France délègue la collecte de l'impôt à des fermiers généraux, qui tiennent autant de l’agriculteur que Paul Krugman de Justin Bieber. Ce sont en fait des entrepreneurs privés qui achètent le droit de percevoir diverses taxes directes et indirectes (dont par exemple la gabelle, l'impôt sur le sel) contre le paiement d'une rente au Trésor royal. Une fois acquittés de celle-ci, ils empochent le trop-perçu, ce qui leur permet souvent de s'enrichir démesurément.

Par ailleurs, les prédécesseurs du jeune Louis ont aussi introduit progressivement le concept d'office. Ce sont des charges très largement honorifiques qui semblent souvent le fruit d'une créativité facétieuse : on y retrouve pêle-mêle l'office de relieur-botteleur de foin, d'inspecteur-visiteur des beurres ou encore de langueyeur de porc (qui donc inspecte les langues de cochons...) Le 18e siècle n'a rien à envier aux emplois fictifs de la Mairie de Paris ! Pour obtenir un office, il faut le payer rubis sur l’ongle1. En échange, en plus du prestige attaché à la fonction, les officiers perçoivent des gages, qui sont en fait l’intérêt versé sur ce prêt déguisé.

Mais en ce qui concerne le régent, à force de faire les fonds de tiroir, il n’y a plus rien à gratter, et les dettes commencent à peser lourd.

mardi 13 août 2013

La Tulipomanie

La tulipe. Tout à fait banale comme fleur. Le charme bucolique des couleurs ondulant autour de moulins à vent hollandais, la carte postale paisible quoi. Mais aussi étonnant que cela puisse paraître, la modeste plante déchaîna les passions et la folie spéculative dans les Pays-Bas entre 1634 et 1637 pour créer ce que beaucoup considèrent comme la première bulle financière de l’histoire.

La Hollande, avant Dave

Au 17e siècle, les Provinces-Unies (qui correspondent grosso modo aux Pays-Bas d’aujourd’hui) traversent leur Age d’Or. Débarrassés du joug espagnol, les marchands hollandais entrent dans une phase de très grande prospérité durant laquelle Amsterdam devient l’une des villes les plus riches du monde.

2012 Tulip Festival @ Agassiz, BC, Canada
Une véritable mine d'or

C’est à cette époque, pour accommoder l’afflux toujours plus grand d’habitants, que l’on décide de creuser les principaux canaux de la Venise du Nord. Ce titre est probablement doublement mérité car, là où les marchands vénitiens montraient leur supériorité au sein de la Méditerranée, les fortunes néerlandaises se construisent à l'échelle de ce Monde nouvellement découvert, en particulier grâce au  lucratif commerce des épices en provenance des Indes Néerlandaises, l’actuelle Indonésie. Ces entreprises commerciales se font grâce à leur « bras armé », la Verenigde Oostindische Compagnie, la Compagnie des Indes Orientales  hollandaise (VOC), peut-être l’entité économique la plus puissante de l'époque, avant la montée progressive de l’East India Company britannique. Pour se financer, la VOC fait preuve de créativité financière, et se forme en tant que compagnie par actions, lesquelles sont cotées sur la Bourse d'Amsterdam, la toute première en son genre !

vendredi 9 août 2013

Le caractère du phylactère

Attention saga de l’été ! Comme Economiam est un site vraiment original, on va faire comme TF11, en construisant notre propre Château des Oliviers sur fond de Terre de Lumière. De notre côté, on s’intéressera plutôt à ces épisodes invraisemblables où l'optimisme béat l'emporte sur toute notion de bon sens. Des Pays-Bas du 17e siècle jusqu'à la Floride des années 2000, la créativité humaine n'a pas de limites : attendez-vous donc à vibrer pour la fabuleuse épopée des bulles !

Bubble Gum
Encore un petit effort...
Au programme, si la douceur du climat ne perce pas les velléités actuelles, on parlera des bulles célèbres suivantes :



Le graphique ci-dessous donne un aperçu historique plus large de la capacité des hommes à s’enthousiasmer pour les futilités de ce bas monde, dont les tulipes, les trains, le shopping en ligne en passant par les marécages floridiens.

Un petit visuel, avec des bulles, compilé par Goldman Sachs

Mam’zelle Bulle

Comme le décrit l’économiste américain Robert Shiller, une bulle est un processus itératif, où une cascade de bonnes nouvelles concernant le prix d’un actif (de l’or, des actions, de l’immobilier…) s’auto-alimente des bonnes affaires du voisin, entraînant dans son sillage même les investisseurs les plus circonspects. Ce faisant, le prix de l'actif continue d'augmenter et s’éloigne progressivement de toute valeur justifiable par des explications raisonnables. Autrement dit, les prix sont remplis d’air2 ! Par la suite, tout ce château dans le ciel s'écroule parce que cette dynamique ne peut pas durer indéfiniment.

La bulle, c'est donc un état d'esprit, se convaincre que jusqu'ici tout va bien. Par exemple, en plein milieu de ce qui s’avérera être les prémices d’une crise financière d'ampleur effroyable, la Fed (et en premier lieu son président Alan Greenspan) a persisté à croire que le marché était capable de supporter un niveau de levier sans précédent grâce à l'innovation financière. On l'a vu ce n'était vraiment qu'une vue de l'esprit...

Peut-on éviter de buller ?

Mais avaient-ils vraiment tort ? Certains économistes pensent que les bulles spéculatives n'existent pas, qu'elles ont toujours en fait un fondement rationnel. Cette théorie, défendue en particulier par un autre économiste américain, Eugene Fama, repose sur le postulat des marchés efficients (efficient market hypothesis, EMH, en VO). Ses partisans affirment que toute l'information disponible est contenue dans les prix et que les investisseurs ne peuvent pas se tromper en moyenne car ceux qui placent leur argent n'importe comment sont rapidement ruinés. Selon eux, si on parle d’irrationalité, c’est parce qu’on n’a pas assez cherché, sûrement par paresse intellectuelle.

Cependant de nos jours, la plupart des économistes ne se satisfont plus de l'EMH. En effet, elle repose sur l'existence d’investisseurs plus malins que les autres, qui vont aller à contre courant, et vendre (en particulier à découvert) quand les autres achètent de façon irrationnelle. Ils font ce qui s’appelle un arbitrage. Or on commence aujourd'hui à comprendre empiriquement et théoriquement que ces investisseurs ne seront pas toujours au rendez-vous, et ce parce que comme le dit cette maxime attribuée à Keynes : "Les marchés peuvent rester irrationnels plus longtemps que vous ne resterez solvable."

Sur le plan théorique, Robert Vishny et Andrei Shleifer montrent que la capacité d’un arbitrageur3 à aller à rebours du marché est limitée par ses possibilités de financement. Comme il n’a pas les poches infiniment profondes, il doit se restreindre, au cas où le marché continue d’être irrationnel avant de revenir vers des niveaux normaux. Cela l'empêche donc de tempérer les ardeurs des traders irrationnels. Plus encore, Dilip Abreu et Markus Brunnermeier montrent qu’il peut même à l’inverse être rationnel pour les arbitrageurs d’accompagner le mouvement, pour mieux sortir juste avant l’éclatement, participant donc à la création de la bulle plutôt que de la contenir !

Et en pratique, c’est exactement ce qu’il se passe. Apparemment, selon Brunnermeier (encore lui…), les hedge funds ont investi massivement dans les actions d’entreprises Internet lors du Dotcom boom du début des années 2000, pour les revendre juste avant l’effondrement des cours. Une stratégie extrêmement lucrative. Et gare à l'idée de vouloir apprendre au marché à être raisonnable : le désormais tristement célèbre Howie Hubler, trader de Morgan Stanley, a fait perdre 9 milliards de dollars à son employeur en pariant un peu trop tôt contre les subprimes... en 2006 ! En revanche, un pari similaire aura valu à John Paulson un profit de 4 milliards de dollars en 2008. Tout est une question de timing !

Evanescente ?

Les bulles ne laissent elles donc qu'enfer et damnation après leur passage ? Certes les projets immobiliers inoccupés et abandonnés de la Costa Del Sol ou de la banlieue de Detroit sont certainement condamnés à la ruine. Mais tout n'est pas toujours bon à jeter comme le raconte cet article du magazine The Economist. Certains projets, bien qu’emportés par leur enthousiasme, ont laissé des traces durables, comme par exemple le réseau ferroviaire anglais suivant la folie des trains (vers 1848) ou encore le statut de Sunshine state de la Floride, suivant la phénoménale expansion immobilière qui y a eu lieu dans les années 20.

Les bulles témoignent donc à double titre de la capacité des hommes à construire et à détruire, à s'extirper de leur lot quotidien ou à s'enfoncer dans la peur. On le verra, ces épisodes de frénésie collective sont peuplés de personnages hauts en couleur, de fous visionnaires mais aussi d'escrocs à la petite semaine, qui fascinent et repoussent à la fois les badauds entraînés dans leur sillage. En ce qui nous concerne, prochain arrêt sur Economiam, la Tulipomanie !



1 Ou de façon plus intéressante, on pourra s’attarder sur Classe Eco qui peuple l’été économique
2 Il faut noter que selon cette définition, il ne s’agit pas d’une arnaque car les gens sont tout à fait capables de s’enflammer par eux-mêmes. Ce qui n'empêche pas que certaines bulles aient été déclenchées par des escroqueries...
3 Désolé pour le barbarisme, mais ce mot manque en français !

mercredi 31 juillet 2013

Pendant ce temps là... (07/13)

Première édition d'une série (pour le moment ponctuelle) qui regarde ce qu'il se passe ailleurs sur la toile. Aujourd'hui, ça s'agite dans la blogosphère américaine sur les raisons de la faiblesse de l’inflation aux Etats-Unis.

Martin Feldstein, économiste de Harvard, explique dans un post récent sur Project Syndicate que la politique de Quantitative Easing (QE) de la Fed aurait dû conduire à une forte inflation et cherche à expliquer pourquoi celle-ci reste en fait obstinément faible. 

Son idée part d'une intuition formalisée par Milton Friedman : « L'inflation est toujours et en tous lieux un phénomène monétaire dans le sens où elle n’est et ne peut être créée que par un accroissement plus rapide de la quantité de monnaie que de la production ». En gros, trop d'argent en poche et pas assez de choses à acheter avec. Cet accroissement monétaire repose sur deux étapes qu’on simplifie ici :

1.    La banque centrale agit comme la banque des banques commerciales. Elle peut ainsi influer sur l’économie dans son ensemble en contrôlant la quantité de monnaie dans les comptes courants que ces dernières y détiennent
2.    Les banques prêtent de l’argent à leurs clients en fonction de leurs capacités de financement qui sont dépendent directement des réserves qu’elles détiennent auprès de la banque centrale. Comme elles prêtent plus qu'elles n'ont, cela démultiplie la quantité de monnaie en circulation dans l'économie.

Il faut quand même noter que le mécanisme de transmission monétaire est dans son ensemble assez mal connu. En tout cas, le QE est une façon d’agir sur la demande via la création de monnaie en utilisant le premier point. On s'attendrait donc selon cette caractérisation de l'inflation à la voir devenir galopante, vu l'ampleur du programme.

University
Harvard, le charme suranné de la Nouvelle-Angleterre
Or, ce n'est pas franchement le feu d'artifice, avec une inflation américaine qui oscille entre 1 et 2%. D'après Feldstein, la courroie de transmission est en fait cassée parce que depuis 2008 la Fed paye des intérêts sur les excédents de réserves des banques commerciales. Ces dernières auraient donc selon cette logique tout intérêt à placer leur argent sans risque auprès de la banque centrale plutôt que de le prêter dans l'économie.

Pourtant, c'est clairement du n'importe quoi comme l'explique rigoureusement ce post de Noah Smith du blog Noahpinion. En effet, Feldstein se garde bien (et c'est assez étonnant pour être souligné) de dire que le taux en question est de 0,25%. Il est donc très faible : pour donner un ordre de grandeur, le nouveau taux du livret A en vigueur dès le 1er août (et qui fait tant jaser) est cinq fois plus grand à 1,25%. Autant dire que la Fed paye des clopinettes…

L'argumentaire de Feldstein se ramène donc à cela : ce qui empêche les banques de prêter, c'est le fait de pouvoir gratter 0,25% auprès de la Fed, et que donc le choix entre soutenir ou non un projet d'investissement se joue sur un différentiel de rendement ridicule...

Une explication réaliste de l'absence d'inflation repose plutôt sur le deuxième point, en constatant simplement que les banques d'une part ont peur de prêter dans un contexte économique incertain, et que d'autre part, elle doivent se désengager de leurs investissements précédents et renflouer leurs pertes avant de pouvoir repartir de l'avant. 

En résumé, il ne faut pas tout prendre pour argent comptant, Harvard ou pas !

PS : Ce taux d'intérêt, qui répond au doux nom de Interest On Excess Reserves (IOER) est potentiellement quand m
ême une variable importante, mais pour le financement bancaire et non pour l'inflation. On s'y intéressera dans un autre post en plongeant dans les méandres de l'interaction entre les money markets (un marché à plusieurs millions de milliards de dollars qui est au cœur de la crise) et les banques centrales.

lundi 29 juillet 2013

Japon (II) - Pas de senzu pour les Gaijin

On l'a vu dans le post précédent, le Japon est en plein chambardement économique. Même s'il est encore un peu tôt pour savoir si ces mesures radicales porteront leurs fruits, ces bouleversements chez un des titans de l'économie mondiale auront forcément des répercussions chez nous. Mais au-delà des conséquences, espérons-le positives pour l'Europe et la France, quelles sont les leçons à en tirer pour nous sortir de notre propre ornière ?

La nuit des morts-vivants

Le cas du Japon est clairement intéressant pour l’Europe et la France, car c’est aussi une terre de traditions, avec un modèle social fort, faisant face à une économie mondialisée et au vieillissement général de sa population.

Mais au-delà de ces similitudes sociologiques, l’aspect économique est aussi très pertinent : le déclencheur de la crise à la fois au Japon dans les années 90 et en Europe dans les années 2000 a été un choc financier violent et soudain. Celui-ci a poussé les emprunteurs à réduire leur dette tous en même temps. Or si tout le monde cherche la sortie en même temps, tout le monde n'arrivera pas à franchir le pas de la porte simultanément, surtout qu'en parallèle les épargnants souffrent de la baisse de la valeur de leurs actifs. La conséquence directe de tout ceci est une réduction de la demande et de l'activité économique, qui se traduisent ensuite en un surendettement chronique auquel il est difficile d’échapper.

jumping chinese vampire 5
Grrr, je suis une banque zombie japonaise. Grrr...
Ce point inquiète les économistes surtout au travers de son impact sur le secteur bancaire au vu de l'histoire récente du Japon. Les banques ont en général deux choix face à l'endettement de leurs clients qui sont de moins en moins en mesure de rembourser leurs emprunts : soit elles reconnaissent immédiatement une perte en se rendant à l'évidence qu'elles ont peu de chances de revoir leur argent, soit elles gardent le prêt sur leurs comptes en attendant des jours meilleurs. Pour les banques japonaises le choix est clair : l'evergreening, le reverdissement permanent, est un procédé par lequel elles reprêtent aux clients défaillants pour les maintenir à flot de façon artificielle. Ceci a en particulier pour conséquence de garder en activité un certains nombres d'entreprises qui sont en pratique en faillite et qui sont surnommées "zombies".

mercredi 24 juillet 2013

Japon (I) - La promesse de l’aube

Trop c’est trop, le Japon stagne depuis trop longtemps, il va falloir agir. Shinzo Abe, le premier ministre japonais, a pris cette année le problème à bras le corps, en tirant ce qu’il appelle ses trois flèches : une politique monétaire vraiment offensive, un plan de relance massif et des reformes structurelles en veux-tu en voilà. Avec un plan de cette envergure, on fait vraiment un saut dans l’inconnu au pays du Soleil Levant : dans ce premier post, c'est  Banzai sur la crise économique !

Réveiller Godzilla


Le Japon retrouve le sourire - (c) BeboFlickr
Au sortir des années 80, le Japon est LA nation en pleine bourre économiquement. Son industrie électronique est alors à la pointe, ses voitures font de la concurrence (parfois déloyale) aux constructeurs occidentaux les mieux enracinés et sa pop-culture prend le monde d’assaut. Par ailleurs, la bourse de Tokyo atteint des sommets stratosphériques, et le terrain sur lequel est bâti le Palais Impérial à Tokyo est, pendant un temps, le lopin le plus cher du monde. Bref, le décor est planté pour une bulle d’ampleur colossale qui n'a pas manqué d'éclater. En conséquence, depuis vingt ans, le pays souffre d’une croissance anémique, d’une déflation persistante, renforcées par le vieillissement de sa force de travail. Ce que les économistes anglo-saxons ont fini par nommer la Lost Decade (la Décennie Gâchée) au début des années 2000 commence à sérieusement durer.

Les trois formules du professeur Satō

Intervient Shinzo Abe, premier ministre japonais (pour la seconde fois) en 2013. Sa plateforme pour se faire élire ? La promesse de ramener la croissance au Japon, rien que ça. Pour y arriver, il propose d’attaquer le problème sur trois fronts, qu’il appelle ses trois flèches, car comme le dit la légende traditionnelle japonaise, si une flèche rompt facilement, trois flèches mises ensemble ne peuvent être brisées. Comme il ne lésine pas sur la communication, ses politiques reçoivent très vite le surnom « Abenomics ». Et vu qu’il s’agit en particulier de jouer sur la psyché du grand public, ça part plutôt pas mal.

La première flèche est la politique monétaire. En nommant Haruhiko Kuroda à la tête de la banque centrale du Japon (BoJ), Abe promet de rompre avec les frileuses politiques monétaires du passé. Kuroda, lui, a frappé fort dès ses débuts à tel point que certains commentateurs parlent même d’une BoJ qui atomise le marché des obligations japonaises, sur une échelle jamais vue dans l’histoire des banques centrales. L’objectif premier est de créer de l’inflation pour pousser les gens et les entreprises à ouvrir leur portemonnaie. Car, net d’une inflation négative, les taux d’intérêt (réels) sont positifs1, ce qui fait que depuis vingt ans les Japonais ont intérêt à laisser leur argent sur leur compte courant plutôt que de le dépenser ou de l'investir.

La deuxième flèche est une politique de relance à hauteur de 90 milliards d’euros. Les commentaires se font ici moins nombreux dans les médias, malgré la taille du stimulus, car les prédécesseurs d’Abe ne se sont jamais privés pour injecter de l’argent qu’ils n’avaient pas dans des projets sans avenir ou pour entretenir leurs connections politiques. D’autant plus que ceci n’est pas sans risque, car le gouvernement japonais est déjà endetté à hauteur de 230% de son PIB.

Mini-Meiji

C’est la troisième flèche, celle des réformes du tissu économique, qui est potentiellement porteuse d’un vent nouveau pour le Japon. Comme on le sait, il s’agit d’un pays de tradition, culturellement sophistiqué, qui fonctionne en partie en circuit fermé à cause d’importantes barrières à l’entrée (dont par exemple la langue) et avec une organisation sociale très complexe. Cette dernière cherche à concilier des valeurs traditionnelles avec une économie tout ce qu’il y a de plus capitaliste, ce qui engendre des comportements pour le moins extrêmes. Par exemple, grâce à/à cause d’une forme de paternalisme des grandes entreprises, l’emploi est maintenu coûte que coûte, ce qui fait que le taux de chômage est traditionnellement bien plus bas qu’en Europe, mais au prix d’un mal-être au travail très fort. Typiquement, au lieu d'être licenciés, les employés indésirables sont littéralement mis au placard dans des oidashi-beya, des pièces de bannissement, où ils ne font qu'attendre la retraite…

Les chantiers sont nombreux : l’emploi des femmes, le morcellement excessif des terrains agricoles et l’immigration sont aussi des domaines où le Japon pourrait gagner en changeant son mode d’organisation.

Il s’agit donc là d’impulser une nouvelle politique industrielle et économique. Cependant ces bouleversements courent le risque de ravager la structure de la société. D’aucuns comparent ces réformes à la révolution libérale de Reagan et Thatcher dans le monde anglo-saxon au début des années 80, qui a ouvert la voie à trente ans de croissance stable, mais en entraînant dans son sillage une augmentation très forte des inégalités sociales.

En tout cas, à l’heure où cet article est posté, Shinzo Abe vient de gagner une majorité dans les deux chambres de la Diète, l’assemblée japonaise, ce qui lui donne un mandat pour continuer de réformer. Va-t-il réussir à secouer le Japon hors de sa torpeur ? Il est probablement trop tôt pour le dire, mais les premiers signes semblent déjà encourageants2.

Dans un second post, on reviendra plus près de chez nous, pour savoir quels enseignements et quelles conséquences tirer des événements au Japon.

Pour en savoir plus : Un très bon podcast de Noah Smith du blog Noahpinion sur FTAlphachat, le podcast du blog du financial times.

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1 Normalement, si l’inflation est positive, la valeur réelle de l’argent qui n’est pas placé s’érode au fur et à mesure du temps, car €1 demain permet d’acheter moins de biens et de services qu’aujourd’hui.

2 L’attaque semble pour le moment au moins porter ses fruits sur le front des exportations : les annonces ont eu pour effet de faire baisser le Yen ce qui fait baisser le coût des produits japonais par rapport au reste du monde et améliore leur compétitivité.